À cheval sur l’orthographe

Une mesure salutaire

Face à la dégradation catastrophique de l’orthographe, le gouvernement s’est enfin décidé à réagir. Fermement, durablement. Avec le concours actif de la NSA, tous nos messages écrits, toutes nos lettres, même nos listes de courses seront passés au crible. Gare aux fautes !

Calquée sur le principe du permis de conduire à points, une échelle de sanctions a été élaborée :

“S” oublié à un pluriel et faute d’accord : un point et 25 € d’amende.

Faute d’accent ou accentuation fantaisiste : deux points et 30 € d’amende.

Participe passé confondu avec un infinitif : trois points et 60 € d’amende.

Fautes de syntaxe : trois points et 80 € d’amende.

Pléonasmes, barbarismes et solécismes : quatre points et 100 € d’amende.

“Soupirails” au lieu de soupiraux : quatre points et 110 € d’amende.

Chrysanthème sans “y” ou sans “h” : cinq points et 150 € ‘amende.

Une fois perdus vos 12 points, vous ne serez plus autorisés à communiquer par écrit. Seul un stage orthographique intensif suivi d’une dictée sévèrement notée vous permettront de les récupérer.

SPLENDEUR ET DÉCADENCE DE L’ACCENT CIRCONFLEXE

Je ne sais pas si ça vous a frappé, mais l’accent circonflexe est en train de devenir à l’orthographe ce que les herbes de Provence sont à la cuisine : on en fourre partout.

Ainsi la deuxième personne du pluriel du verbe « faire » est désormais affligée d’un circonflexe dans 80% des cas, par analogie, sans doute, avec le faîte du toit ?

Lequel toit s’en est chopé un, lui aussi. Dans l’esprit du fauteur, toît est sans doute plus crédible que toit qui conviendrait éventuellement à un toit plat, certainement pas à un « toît » à double pente, tel qu’on en voit sur tous les pavillons de l’hexagone.

Ce fameux accent circonflexe représente une consonne ancienne : ainsi le « s » dans « feste », ou dans « mast » devenus fête et mât. La consonne est passée à la trappe mais, telle l’âme des disparus, son esprit survit sous la forme de ce petit oiseau piqué en vol stationnaire au dessus de la voyelle. C’est très poétique, mais ce n’est pas un raison pour en mettre à tour de bras.

Si les dégâts sont limités, s’agissant de « faîtes » ou de « toît » la confusion entre cote et côte, désormais fréquente, peut être carrément dangereuse.

Demandez donc : « Un ballon de cotes ! » chez le bougnat du coin, pour voir. Qu’est-ce qu’on va vous servir ? Les derniers chiffres du Cac 40 dans un petit verre ?

De même, si votre installateur de survitrages vous déclare « Monsieur, vos côtes sont fausses » allez-vous vous indigner en l’assurant que jamais vous n’avez subi de chirurgie esthétique ou réparatrice ?

 

De retour d’un séjour en Croatie, il y a quelques années de cela, j’avais été frappé de constater à quelle point la langue croate est pauvre en voyelles. Je citerai, par exemple, l’île (avec circonflexe) de Krk ou le massif de Krs.

Ému, j’avais alors proposé à tous mes amis écrivains d’envoyer en Croatie leurs voyelles excédentaires. Ça ne leur aurait pas coûté grand chose, mais je n’ai pas été entendu et je le déplore.

Aujourd’hui, en ces temps de crise, l’heure n’est plus à la charité mais à la débrouille et à la spéculation. C’est pourquoi je vous dis : «  Suivez mon conseil, tant qu’il est encore gratuit ! Achetez massivement de l’accent circonflexe, les cours vont encore grimper ! »