Tag Archives: bambou

Bambous

En juillet 2011 madame V. mon acariâtre voisine, s’est plainte dans une lettre comminatoire que les bambous qui ombrageaient ma cour eussent poussé  jusque dans sa buanderie. Voici quelques unes des réponses auxquelles elle n’a pas eu droit, eu égard à son âge avancé.

Chère madame,

Je crains de ne pouvoir satisfaire votre demande : en effet, les bambous incriminés abritent une population de nains de jardin extrêmement rares (gnomus erectus philanthropis) qu’il serait cruel de chasser de leur habitat naturel. Si toutefois ils faisaient irruption dans votre buanderie, comme les bambous l’ont fait avant eux, et se livraient à leurs facéties habituelles, je vous engage à les chasser et à m’en informer. Je les chapitrerai comme il convient.

Chère madame,

Quelle ne fut pas mon émotion en recevant de vous que je n’ai jamais rencontrée, tout juste aperçue, pâle et fragile silhouette derrière vos rideaux crasseux, penchée parfois sur un ouvrage, ou, plus prosaïquement, affalée devant la télévision, une lettre. Recommandée avec accusé de réception, certes, mais cela lui donne plus de valeur, plus de poids, l’air de dire : « Je suis là, j’existe encore malgré les années qui passent ! » Légère déception, en revanche, à la lecture d’une sombre histoire de bambous accompagnée de récriminations sans intérêt. Vous sachant presque centenaire, je suis certain, madame, que vous avez mieux à raconter ! Vos souvenirs d’une France agricole et fière de l’être doivent être captivants. Les veillées en famille, la messe de minuit où l’on se rend sous la neige avec une pauvre lanterne, le cochon que l’on saigne dans la cour où poussent aujourd’hui les bambous en question, un inceste, peut-être, à l’occasion de la Saint Jean ?… Douces mœurs campagnardes d’antan, simples et nobles valeurs paysannes, comme cela doit vous manquer dans le monde agité et mercantile qui est le nôtre… Et le petit M… votre gendre, condamné aujourd’hui à feuilleter le code civil pour emmerder ses voisins, comme il doit regretter l’époque bénie il suffisait de se rendre à la Kommandantur pour régler tous les problèmes. Mais je m’égare. Concernant les bambous, je ne sais que vous dire mais j’ai entendu raconter qu’on en tirait une fibre résistante et facile à tisser. Ce serait peut-être l’occasion, chère madame, de ressortir votre rouet ?

Chère madame,

C’est avec empressement que j’aurais accédé à votre demande d’arracher mes bambous si je n’avait un problème : en effet, j’héberge depuis quelques mois un panda qui, comme vous le savez sans doute, se nourrit exclusivement de pousses de bambou. Je me plais à croire, chère madame, que vous êtes, à l’instar de Brigitte Bardot à laquelle vous ressemblez si peu, une amie des bêtes, et que vous ne voudrez pas avoir sur la conscience la mort d’un animal innocent qui est, de surcroit, venu de Chine à pied (Non, non, ne cherchez pas là de sotte contrepèterie !) J’en appelle à votre bon sens, et surtout à votre bon cœur !

Chère madame,

Votre lettre m’a blessé. Oui, blessé. Les photos qui l’accompagnent sont choquantes. Après les avoir vues, après lu les mots si durs que vous m’adressez, j’ai dû m’aliter. Je n’ai rien pu avaler au repas du soir tant j’etais noué, et j’ai fait une poussée de fièvre. Au matin, après une nuit peuplée de cauchemars où je m’égarais dans une forêt de bambous, après avoir été poursuivi par des cisailles géantes dont vous teniez les poignées, je me suis réveillé plus patraque encore que la veille. Mes urines étaient aussi sombres que mon humeur, mes selles molles et grisâtres. Le médecin que j’ai convoqué a diagnostiqué une sévère dépression causée par un choc émotif récent. Je me permets d’insister sur ce dernier point. Un traitement long et contraignant doit être envisagé. Suivi d’une cure à La Bourboule ou à Luchon. Vous comprendrez aisément que dans de telles conditions, je ne sois physiquement pas en mesure d’arracher des bambous ainsi que vous l’exigez. Quant à prendre un jardinier, ayant lu « L’amant de lady Chatterley », je préfère m’en passer.

Chère madame,

Comme je vous comprends ! Comme il doit être déplaisant d’avoir pour voisins un couple de bobos à demi oisifs dont vous vous demandez depuis quatre ans de quoi ils peuvent bien vivre sans parvenir à répondre la question. Seule certitude, ils vivent mieux que vous qui avez pourtant trimé dur toute votre chienne de vie. Et pour quoi ? Une pension de misère qui ne vous permet même pas d’entretenir votre pauvre maison alors qu’eux, à peine arrivés, on refait le toit, changé la chaudière et percé une fenêtre à laquelle ils n’avaient même pas droit ! C’est sûr, c’est agaçant de sentir, dans leur cour, le fumet de la côte de bœuf alors que vous devez vous contenter d’un bouilli constitué de bas morceaux. Vous me direz : c’est plutôt sain, puis que vous voilà centenaire ou peu s’en faut ! A-t-on idée, d’abord, de planter des bambous en Seine et Marne ? Ces végétaux exotiques, vous vous en méfiez comme de tout ce qui vient de l’étranger ! Ils ont progressé souterrainement et envahi sournoisement la buanderie où vous faites votre toilette, à l’eau froide, j’aime à le croire. Il n’y a rien de bon à attendre de la Chine, Marine Le Pen vous l’a dit et répété, elle avait raison comme toujours. Avec ces bambous, chère madame, vous tenez votre affaire DSK, toutes proportions gardées. C’est la revanche des petits contre les gros ! Tu m’as joué du bambou, je te traîne en justice ! Soyez rassurée, chère madame, je vais accéder à votre désir. Trancher le végétal coupable à la racine et demander à mon paysagiste de trouver d’autres végétaux, moins invasifs, pour masquer la déprimante masure, que dis-je la ruine où vous coulez vos dernières années et qui me gâche la vue.

Chère madame,

Alors que vous mangerez les pissenlits par la racine dans quelques mois, voire dans quelques semaines, je trouve désolant que vous me fassiez un mauvais procès pour une poignée de bambous qui auraient prétendument envahi votre buanderie. Un pied dans la tombe, vous feriez mieux, à mon avis, de vous préoccuper de votre fin prochaine et du salut de votre âme plutôt que d’emmerder vos voisins. Sans vouloir vous mettre la pression, je crains que cette ultime méchanceté ne vous conduise directement en Enfer ! Songez-y et repentez-vous, IL EST ENCORE TEMPS ! Je vous rappelle, au passage, que les végétaux en général, et les bambous en particulier sont l’œuvre du Seigneur. Au lieu d’en réclamer l’arrachage, vous devriez vous de réjouir de leur bonne santé, admirer le dessein admirable qui les fait croître et prospérer ainsi qu’IL l’a voulu. Et s’il Lui a plu qu’ils poussent leurs puissants rhizomes sous le carrelage de votre buanderie, louez-LE, car ses desseins son impénétrables. Je vous salue néanmoins dans l’amour de Dieu, chère voisine.

Vieille taupe,

C’est quoi ce délire ? Tu vas pas nous chier un cake pour trois pauv’ racines, non ?! Et comment tu me causes ? Si tu crois que c’est toi qui fais la loi, mémère tu te goures sévère ! Et puis c’est pas ton gendre avec sa couperose et ses dents de castor qui m’impressionne ! Il lui manque plus qu’un costume d’Obersturmfhürer à celui-là. Heureusement qu’il est né après-guerre. Et puis d’abord qui t’es pour m’écrire comme ça ? Rien qu’un vieux débris sénile qui va pas tarder à partir les pieds devant. Tiens, ça me donne une idée : j’irai planter des bambous sur ta tombe !