Moutons, moutons, auriez-vous donc une âme ?

DNA, édition du 15 novembre 2016

GIRONDE : Un nonagénaire meurt tué par un mouton

Le mouton-tueur devrait être euthanasié prochainement. Ne le voyant pas revenir de sa promenade, les proches d’un homme de 94 ans sont partis à sa recherche, ce lundi, peu avant midi, à Cestas (Gironde). C’est là qu’ils ont fait la macabre découverte, rapporte Sud Ouest.Le corps du nonagénaire, contusionné au niveau des genoux et du visage, gisait au bord d’un chemin. Des experts ont été appelés par les gendarmes, et en ont conclu que le promeneur… avait été attaqué par un mouton.

Coups de tête et de sabot

L’animal l’aurait fait tomber, puis lui aurait donné des coups de sabot et de tête.Le mouton appartient à un homme chez qui se rendait le nonagénaire pour lui acheter du bois.Il est très agressif, selon Sud Ouest, qui ajoute qu’il a même attaqué une élue venue réconforter la famille de la victime.Blessée, cette femme a été conduite aux urgences. Le mouton devrait être euthanasié très prochainement.

La victoire de Trump fait trembler la démocratie sur ses bases, les bombes pleuvent sur Alep, les Allemands viennent de démanteler une cellule terroriste active, mais en France, on vit des événements autrement tragiques.

Des quatre ou cinq articles parus sur cet émouvant sujet j’ai choisi le pire, en termes rédactionnels. Admirez la syntaxe : ” Le mouton appartient à un homme chez qui se rendait le nonagénaire pour lui acheter du bois. Il est très agressif“.

La photo qui illustre l’article m’a laissé pantois : il ne s’agit pas en effet du mouton tueur, (dont tout le monde serait tombé d’accord pour dire : “il a bien une tête d’assassin !” mais d’un mouton lambda emprunté à une banque d’images. Le tueur est probablement un bélier travaillé par ses hormones, ainsi que le suggère un autre quotidien (le mouton est tout de même réputé pour sa passivité) mais les journalistes ne sont pas à une inexactitude près.

Ce lamentable fait divers est surtout, à mes yeux un objet de scandale : quoi ? On va euthanasier un pauvre ruminant au motif qu’il a tué un quasi centenaire ? Sans  s’interroger sur ses motivations, sans même lui laisser la possibilité de se défendre ? On peut se gausser du Moyen Âge, au moins les animaux avaient droit à un procès avant d’être exécutés, à la hache ou sur le bûcher, comme Jeanne d’Arc qui était une oie blanche.

J’ai d’ores et déjà lancé une pétition sur Internet : “Sauvez le mouton tueur !” Elle a recueilli ma signature.

Et je vais me permettre, ici, de prendre la défense de l’accusé.

” Mesdames et messieurs les jurés, monsieur l’avocat général, monsieur le Président… Regardez l’animal qui rumine paisiblement dans le box des accusés ! Ressemble-t-il à un coupable ? Non ! À un assassin ? Encore moins ! Son regard, mesdames et messieurs, est aussi vide que celui de Loanna, sa laine aussi immaculée que son âme (Non, pas celle de Loanna). Oui, j’ai bien parlé d’âme ! Car accuser cet animal de crime, c’est admettre qu’il dispose d’une conscience, c’est donc reconnaître qu’il a une âme, CQFD. Si, à l’instar de notre sainte mère l’Eglise, vous croyez les quadrupèdes dépourvus d’âme, alors rendez mon client à ses chers pâturages ! Laissez-le engraisser sereinement jusqu’à l’Aïd.

C’est un bon geste, un geste humain, charitable, qui vous vaudrait, monsieur le Président la sympathie des ligues de défense des animaux, Brigitte Bardot en tête. Je sais ! On accuse également mon client – résolument bouc émissaire plus qu’ovidé –  d’avoir molesté une élue. Une élue ?! Expliquez-moi comment un mouton peut distinguer, pardonnez-moi le rapprochement, une fermière d’une élue ?! Même ceinte de son écharpe tricolore. C’est prêter à mon client une intelligence, une perversité dont il est dépourvu après une enfance difficile entre un père toujours absent et une mère tondue régulièrement…

Le motif de l’accusation est : “coups et blessures ayant entraîné la mort”. Permettez-moi de sourire. Oui, de sourire. Quel était l’âge de la victime ? Nonante-quatre ans ! À un âge aussi avancé, il suffit d’un souffle pour jeter à terre votre frêle carcasse. Que mon client ait bousculé par inadvertance un homme qui tenait à peine sur ses jambes, je veux bien l’admettre et il s’en excusera, mais qu’il l’ait tabassé, délibérément, de sang froid, non ! Mille fois non ! Dans quel but d’ailleurs ? Pour lui piquer sa carte bleue ? Son téléphone ? Son dentier ? Son Sonotone ? Allons, allons, soyons sérieux !

“Il s’est acharné à coups de corne” sur le malheureux précise la Presse. Le sang, la violence, ça fait vendre du papier, nous le savons tous. Seulement le drame s’est déroulé sans témoins. Ce sont là pures spéculations de journalistes avides de sensationnel. Et puis, dites-moi, s’il a des cornes, c’est donc un bélier ? Or si c’est un bélier, mesdames et messieurs les jurés, nous barbotons en pleine erreur judiciaire, c’est un faux coupable qui occupe le box des accusés, car l’animal qui se tient devant nous est un mouton ! Il peut vous le prouver à l’instant en baissant son pantalon… Comment, monsieur le Président ? Ce serait insulter votre dignité et celle de ce  tribunal ? Soit. Poursuivons. Quel griefs peut avoir un mouton à l’endroit d’un nonagénaire qu’il ne connaissait ni d’Eve, ni d’Adam, je vous le demande ? Il faudrait en outre faire la preuve que mon client ruminait – si je puis dire – sa vengeance depuis longtemps et qu’il a soigneusement choisi son moment pour la mettre en œuvre. Je n’y crois pas.

Dois-je maintenant vous rappeler que la peine de mort a été abolie dans notre pays ? Et que la loi vaut pour tous, moutons compris. Or vous voilà prêts à euthanasier mon client ! En parlant d’euthanasie, qui nous dit, d’ailleurs, que le nonagénaire, lassée de traîner une vieillesse scrofuleuse et sans joie n’a pas demandé à mon client de lui rendre le service de passer de vie à trépas ? (murmures indignés dans la salle, le Président réclame le silence) Quoi ? Il y a des gens qui vont en Suisse ou en Belgique pour cela. Ce vieillard n’en avait certainement pas les moyens. Ne sommes-nous pas, en fin de compte, devant une forme inédite d’euthanasie rurale ?… Je vous invite à ne pas laisser cette hypothèse de côté à l’instant de rendre votre verdict.

Songez, enfin, à la dimension psychanalytique de cette affaire : si l’on peut comprendre la douleur d’une famille brutalement privée de son doyen – sauf à imaginer que ce dernier laisse derrière lui une coquette fortune – est-il raisonnable de sacrifier l’animal fautif sur l’autel de la vengeance ? N’est-on pas en train d’appliquer une sorte de loi du Talion qui plonge ses racines dans des temps reculés, à une époque où l’on immolait à la chaîne poulets, ovidés, bovidés et vierges innocentes dans des flots de sang et torrents de       fumée ?! Serions-nous encore des Barbares ? Le Christ lui-même ne nous -a-t-il pas encouragés à renoncer à ces pratiques cruelles ? Ne s’est-il pas comparé à un berger dont nous serions le troupeau ? Oui, un berger ! N’est-il pas volontiers représenté un agneau sur les épaules ? Comment ? Non, ce n’est pas son casse-croûte qu’il emporte avec lui !… Monsieur le Président, je vous somme de récuser le juré qui vient de proférer ce commentaire inepte !