NAUFRAGES !

J’ai toujours été fasciné par les naufrages. Les mauvaises langues y verront (si tant est qu’une mauvaise langue puisse voir quelque chose…) une métaphore de ma carrière, mais qu’importe !

Cela vient qu’enfant, je fus témoin d’un tragique accident sur le lac du Bois de Boulogne : une barque, chargée d’un couple et de ses trois enfants, coula sous mes yeux ! Je revois encore ces pauvres gens, pataugeant désespérément jusqu’à la rive, de l’eau jusqu’aux chevilles. Lorsqu’ils y prient pied, dans l’état d’épuisement que l’on imagine, leurs chaussures et leurs pantalons étaient crottés, maculés de vase. Un tel spectacle ne s’oublie pas…

Parler naufrage, c’est citer également Simon Leys et son remarquable “Le naufrage du Batavia” dont je ne saurais trop recommander la lecture.

À tout seigneur tout honneur, c’est Victor Hugo qui ouvre cette chronique avec Oceano Vox. Suivent un texte sur le Titanic, un autre sur la Méduse, un autre encore sur Noé et son Arche.

 

O combien de marins, combien de capitaines,

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Laissant dans leur sillage des épouses éplorées,

Des mères désespérées, des gosses à la ramasse,

Orphelins à venir, cassés, bons pour la DDASS.

Mais à l’appel du large, nul ne peut résister…

 

Ils étaient pleins de vie, ces hommes qui d’un élan,

Couraient les mers du globe et le vaste Océan,

À bord de coques de noix, de voiliers improbables,

Fendant la houle verte et la vague écumeuse,

Pour pêcher au harpon la baleine graisseuse,

Des tous les mammifères le plus impitoyable…

 

Ils naviguaient heureux, les fols, les imbéciles,

Ignorant que la Mort les guettait dans chaque île,

Guidant traîtreusement leurs misérables esquifs

Au cœur des ouragans, des typhons, des tornades,

Dans l’espoir qu’ils se brisent, tombent en capilotade,

Finissent déchiquetés, broyés sur les récifs…

 

Parfois lorsque le vent mugit après minuit,

Les femmes de marins toutes seules dans leur grand lit

Croient entendre les voix de feux leurs pauvres époux

Qui pleurent et se lamentent au moment du naufrage,

N’ayant pas de bouée, ignorant comme on nage,

À l’heure d’être engloutis par d’ultimes remous…

J’ai retrouvé cette autre version du même poème (et d’un autre) écrite il y a une bonne trentaine d’années dans le cadre d’une pièce de théâtre intitulée “La conférence”

Oh ! Combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Laissant des mères en pleurs et des épouses pleines…

Combien ont disparu, dure et triste fortune,

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune…

Leurs veuves éplorées ne toucheront pas une thune !

Oh ! Combien de marins qui calculent et qui doutent,

Interrogeant le ciel pour demander leur route,

Tandis qu’une eau saumâtre se répand dans les soutes.

Combien de patrons morts avc leurs équipages,

Lorsque le pélican revient d’un long votage,

Ses petits affamés courant sur le rivage…

Souvent, pour s’amuser, les marins facétieux

Capturent des albatros quand le temps est pluvieux

À peine les ont-ils déposés tout honteux,

Sur le pont savonné, maladroits et crispés,

Que ces rois de l’azur se mettent à boiter,

Leurs ailes de géant les empêchent de marcher !

Où sont-ils ces navires coulés par les récifs ?

Où sont les capitaines de ces frêles esquifs ?

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Titanic : ce qui s’est vraiment passé.

Nous sommes à bord du RMS Titanic, le 14 avril 1912. Position 41°46′ N, 50°14′ O. La nuit est claire quoiqu’assez fraîche. Il est 23h36 lorsque le mousse Timotheus Faggart, familièrement appelé Tim, frappe à la porte de la cabine où le commandant Smith, l’air peu inspiré et la plume en l’air, sèche tristement sur son journal de bord : que raconter lorsqu’il ne se passe rien ?

— Entrez ! lance le capitaine.

Le mousse s’exécute et se met au garde à vous.

— C-c-c-c-capitaine…

Le capitaine Smith soupire. Tim est dévoué mais bègue.

— L-l-l-l’officier de qu-qu-qu-quart m’envoie vous d-d-d-d-ire… qu-qu-qu-qu’il… y-y-y-y-y… a… dezi… dezizi…

— Des zizis ? s’étonne le capitaine.

—N-n-n-n-non !… C-c-c-c-capitaine ! Pas des zizis, dezi… dezi… dezi… dezisse…dezisse… dezisse…

— Dezisse, dezisse ?… Tu veux peut-être parler de Miss Daisy Chattham ? coupe le capitaine.

Sous le coup de l’impatience, on commet volontiers l’erreur de parler à la place des bègues, ce qui est à la fois humiliant et perturbant pour eux. Jolie passagère de première classe, Miss Daisy a tapé dans l’œil du capitaine qui se prend à rêver qu’elle ait confié à Tim un message. Bafouillant et rougissant, le mousse hoche négativement la tête tout en essayant de renouer le fil entortillé de son discours

— N-n-n-n-non !… C-c-c-c-capitaine ! C-c-c-c- c’est pas ça !… C’est qu’il y a des groszisses… des grozisses… des grozisses…

— Des grozisses quoi, nom de Dieu ? explose le capitaine à bout de nerfs.

— Des gros icebergs ! lâche le mousse d’un trait.

Il est 23 h 40. Un choc sourd ébranle l’imposant navire, suivi d’un bruit de métal déchiré.

— C-c-c-c-c-c’est super dangereux ! prévient aimablement Tim.

 La Méduse.(témoignage inédit)

“ Madame,

Dès le début de cette traversée, vous m’avez pris la tête – comme disent les jeunes d’aujourd’hui – parce que votre cabine était située trop près des toilettes dont la propreté, avez-vous ajouté, laissait à désirer. Vous avez critiqué la nourriture du mess et qualifié de piquette l’excellent bordeaux qu’on y servait. Vous vous êtes plainte que certains membres de l’équipage, se gaussant cruellement de ce qu’il faut bien appeler votre embonpoint, vous avaient surnommée : “la baleine”.

En dépit de la charge écrasante qui m’incombait, à savoir mener à bon port le sabot que mes armateurs m’avaient confié, je me suis efforcé, madame, de vous satisfaire. Je vous ai installée dans une cabine mieux située, j’ai morigéné le personnel d’entretien, admonesté le chef cuisinier, tancé les matelots sarcastiques.

Vous n’en avez pas moins continué à râler, au motif que l’on se traînait, que le gabier chantait faux, que les voiles faseyaient, qu’il n’y avait pas l’air conditionné qui ne sera inventé qu’un siècle et demi plus tard, je me permets de vous le signaler.

Insupporté par vos doléances incessantes, par vos récriminations constantes, j’ai perdu la tête et le cap, et malencontreusement jeté ma frégate sur les hauts fonds du banc d’Arguin.

Lorsque j’ai vu les rescapés assembler hâtivement leur pauvre radeau, j’ai usé, madame, de mon autorité pour qu’une place vous y fût attribuée.

Je tenais ma vengeance.

Signé : Hughes Duroy de Chaumareys, commandant de la Méduse.”

 

L’arche de Noé : un rapport d’expertise

 

Cinq mille ans après le naufrage, les experts ont rendu leurs conclusions : le bâtiment était manifestement trop chargé et la charge très inégalement répartie suite à un embarquement précipité. Le navire était dépourvu de lest ; il a donc suffi d’une houle un peu forte pour le coucher sur le flanc. Dotée de joints d’étanchéité insuffisants, la porte latérale qui donnait accès à la cale a cédé sous la pression de l’eau ; des millions de litres ont aussitôt envahi les cales. Il n’y avait ni pompes, ni canots de sauvetage.

Monsieur Noé, armateur et propriétaire du bâtiment, décline cependant toute responsabilité dans ce drame au cours duquel des centaines d’animaux ont péri noyés.

— J’ai suivi scrupuleusement les indications que Dieu Lui-même m’avait communiquées ! se défend-il. Longueur trois cents coudée, largeur cinquante, hauteur trente. Revêtement bitume intérieur, comme extérieur. Trois étages de cale divisés en compartiments. Vous pouvez vérifier, tout est dans la Bible ! Noir sur blanc.

— Monsieur Noé, vous étiez à bord en compagnie de vos trois fils et de leurs épouses. Comment se fait-il que vous vous en soyez tous sortis ?

— Nous, on avait de bouées.

— Sur le conseil du Seigneur ?

— Non. Ça, c’était une initiative personnelle. Je ne m’en féliciterai jamais assez.