KUPKA

Je suis allé voir l’expo Kupka. Grosse déception. En fait, je ne connaissais de Kupka que deux ou trois très belles toiles peintes aux alentours de 1910 (un nu splendide et un autoportrait, entre autres), ainsi que son incroyable usage de la couleur, des jaunes en particulier, si difficiles à mettre en œuvre (seul Bonnard s’en sort. Et Van Gogh dans un autre registre). Pour le reste j’ignorais tout de ses débuts, de sa période abstraite, et de sa colossale activité de dessinateur de presse et d’illustrateur. Voilà un homme qui a travaillé ! Il y a, parmi les planches exposées, de curieux contrastes : le dessin est parfois très maîtrisé, voire virtuose et parallèlement on repère des maladresses, des fautes anatomiques criantes. Kupka s’est également risqué à dessiner des chevaux, et, à l’instar de beaucoup d’autres, il n’aurait pas dû… N’est pas Horace Vernet qui veut. À ses débuts, Kupka était à fond dans le symbolisme, c’était de son temps. On ne peut que se féliciter de l’extinction de ce mouvement qui a produit, pour l’essentiel et en dépit de leurs indéniables qualités techniques, des œuvres ampoulées, ridicules, empêtrées dans une espèce de pathos vaguement assyrien, tragiquement dépourvues d’humour. Cet homme nu dans un paysage de montagne (très joli travail de la craie sur un papier teinté, au demeurant) est le résultat discutable d’une réflexion philosophique, nietzschéenne paraît-il. On peut aussi y renifler du Rudolf Steiner. Quant à l’une des planches, un délicat lavis, qui illustre “L’homme et la Terre”, l’encyclopédie de Elisée Reclus, elle vaudrait à son auteur d’être taxé de pédophilie aggravée si elle était dessinée aujourd’hui. Kupka n’était pourtant que naturiste, c’était alors très à la mode.

Après les toiles aux couleurs audacieuses que je citais plus haut, et cette baigneuse dont l’eau en mouvement décompose le corps en fragments, Kupka se met à penser, pire encore, à théoriser. Et c’est la catastrophe. L’humour n’était pas son fort, on l’a compris, mais Kupka témoignait, jeune, d’une sensualité qui va s’effacer complètement au profit de recherches que j’ai trouvées non seulement tristes et barbantes, mais en plus fort peu convaincantes sur le plan chromatique, quoiqu’en disent les commentateurs autorisés. D’accord, à l’époque c’était nouveau et gonflé. Encore que d’autres s’y étaient essayé avec plus de bonheur et de fantaisie. Kandinsky ou Klee, pour rester dans les “K”. La seule toile qui m’ait séduit, dans ce fastidieux catalogue de verticales, de petits carrés et de courbes malvenues, c’est celle qui rappelle Mondrian : trois ligne noires inégales sur fond blanc, presque un titre de pièce pour Yasmina Reza. On est en 1930. Mondrian a peint ses premiers carrés dix ans plus tôt. Sans doute las de ses propres et fastidieuses compositions, Kupka y introduit soudain de gros rouages : nous voilà entre les “Temps Modernes” de Chaplin et les vitrines des Galeries Lafayette de mon enfance…. Cette période mécanique, heureusement, ne dure pas. Des compositions en noir et blanc, plutôt réussies, viennent atténuer, à la fin de l’exposition, l’impression désastreuse de cette peinture non-figurative, sèche, sans joie et sans chair.