FAUTRIER

 

Fautrier est un étrange bonhomme. Il a l’art d’être toujours là où on ne l’attend pas, y compris dans les Alpes où il a été hôtelier et moniteur de ski entre 1930 et 1940. Les modes, les tendances, il s’en contrefout. Il explore, il expérimente dans son coin, ce n’est pas toujours réussi, mais c’est toujours gonflé. Une toile surgit tout à coup d’un ensemble comme cet incroyable sanglier éviscéré, presque noir sur fond noir, audacieux, puissant, dérangeant. Fautrier qui a assombri sa palette à la limite du possible fait soudain éclater, sans transition, des roses charnels, des jaunes et des bleus délicats sans jamais être mièvres. L’abstraction s’installe rapidement dans son œuvre. L’informel, plutôt : une vidéo nous permet de suivre une longue conversation sur la question avec son ami et exégète Jean Paulhan, diction raffinée et cigarettes à gogo ; Fautrier fixe la caméra d’un curieux regard “par en dessous” et on sent que le bavardage érudit de Paulhan l’agace légèrement. C’est en dessinant des arbres que ça lui est venu, à mon avis : Fautrier peint la forêt, une masse verte et fluide et, de la pointe du manche du pinceau il y esquisse, hâtivement, la silhouette de la canopée que le vent, peut-être, malmène. Cet espèce d’idéogramme qui pourrait signifier “forêt” aussi bien que “plage de galets” on a le retrouver ensuite, d’un trait plus ou moins appuyé, dans la plupart de ses merveilleux petits dessins si lumineux, ce que j’ai préféré dans l’exposition. Fautrier travaille essentiellement sur papier, mélange les techniques avec entrain et maroufle le tout quand c’est terminé. Un vrai boulot d’artisan comme on aime La fameuse série des “otage” est exposée, bien entendu, certains sont très beaux et je ne doute pas de la sincérité de l’artiste qui a été résistant, mais je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il y avait là, avant tout, un concept. Un concept qui l’a rendu célèbre après-guerre… Il y a aussi les sculptures de Fautrier, des nus trapus qui m’ont fait penser, par leur puissance, aux figures monumentales de Baselitz taillées à la tronçonneuse et d’innombrables visages de femme qui paraissent avoir été exhumés de quelque site archéologique grec ou phénicien dont il se dégage un charme étrange, nostalgique.