Category Archives: HUMEURS

Petites et grosses bêtes

Grosses et petites bêtes…

 

On compte, au maximum, 80 attaques de requins par an. Elles suscitent, inévitablement, le même émoi horrifié. On crie alors haro sur le squale et on lance des expéditions punitives où quelques malheureux spécimens sont impitoyablement harponnés et exhibés aux caméras de la télévision pour assouvir la soif de vengeance des baigneurs.

La maladie de Lyme, elle, fait 50 000 victimes par an, uniquement en France, et ce, dans la plus absolue discrétion. On n’organise pas d’expédition punitive contre les tiques, pas d’aspersion d’insecticides dans les forêts, que dalle.

La victime d’un requin passe pour un héros, celle d’une tique fait sourire.

Moralité : pour connaître son quart d’heure de célébrité, mieux vaut être mordu par une grosse bête que par une petite.

 

Conte de Noël

Noël, c’est la fête de famille par excellence.

« Et la famille, c’est nous ! » clament les parents de Lionel. Ceux de Marie-Paule, son épouse, revendiquent malheureusement le même mot d’ordre.

En conséquence, passer le réveillon chez les premiers, c’est assurément vexer durablement les seconds.

Quant à réunir les deux familles, c’est impensable : les uns sont très à gauche, les autres très à droite, on risque le pugilat, voire pire. Un triste exemple à donner aux enfants, surtout un soir de Noël.

Lionel et Marie-Paule ont trouvé à cet épineux problème familial une solution boiteuse, mais une solution tout de même : réveillonner d’abord chez les parents de Lionel, ensuite chez ceux de Marie-Paule. L’année suivante, on fait le contraire, dans un souci d’équité.

Pour le jeune couple, c’est une corvée, car les premiers habitent à cinq cents kilomètres au nord de chez eux, les seconds à cinq cents kilomètres au sud.

Seuls les enfants trouvent amusant de découvrir deux fois de suite leurs cadeaux sous des sapins identiques.

Au retour de ces doubles festivités, Lionel, la digestion alourdie par deux dindes aux marrons successives, sans compter le foie gras, les chocolats et le champagne, s’endort au volant.

Bilan : quatre morts.

Au moins, les deux familles seront-elles réunies pour les funérailles.

(publié sur ventscontraires.net)

Dostoïeveski est-il encore publiable ?

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Cher monsieur Dostoïevski,

Nous avons lu votre roman intitulé “Crime et châtiment” avec toute l’attention requise.

Permettez-moi d’abord de vous dire que le titre ne tient pas ses promesses : le crime arrive beaucoup trop vite, le châtiment n’en finit plus ! (Si tant est, d’ailleurs, que les divagations et autres états d’âme de Raskolnikov constituent un châtiment.)

À propos de Raskolnikov, je vous suggère un nom mieux adapté si vous persistez dans votre intention d’écrire du “polar”. Tom, Bill ou Sam, par exemple, éviterait à vos lecteurs de s’écorcher la langue. De même, transposez plutôt votre histoire à New York ou à Chicago. La majorité de nos lecteurs ignore où se trouve Saint Petersbourg.

Si vous souhaitez nous présenter à nouveau votre ouvrage, permettez-moi de vous donner quelques conseils : pour commencer, faites durer un peu le plaisir avant d’assassiner la vieille usurière. Et soyez plus précis dans la description du crime lui-même : nos lecteurs apprécient les détails saignants, le “gore”, surtout n’ayez pas peur d’en rajouter. Avec sa hache, Raskolnikov devrait au moins lui trancher une main, une oreille ou un bras ; il est impératif que le sang éclabousse les murs.

De même lorsque Tom/Raskolnikov tue Elisabeth surgie inopinément au moment du crime (un jolie idée) pourquoi ne la violerait-il pas ? Ante, ou post mortem à votre convenance. Au point où il en est, il se sera pas condamné plus lourdement et nos lecteurs apprécieront la scène. La dimension sexuelle est en effet très absente de votre manuscrit si l’on excepte quelques allusions au fait que Sonia se prostitue.

Une piste que vous n’exploitez pas assez : nos lecteurs ont envie d’en savoir plus : Sonia a-t-elle une ou des “spécialités” ?  Accepte-t-elle la sodomie ? autant de questions sur lesquels glisse votre manuscrit pour s’attarder longuement sur des considérations philosophico-socialo-religieuses qui n’intéressent plus personne aujourd’hui, croyez-en mon expérience d’éditeur.

Éliminez sans pitié tous les personnages qui n’apportent rien à votre récit. Le médecin, la servante, la mère, la sœur et son fiancé. Concentrez-vous sur l’intrigue, faites commettre d’autres crimes à Tom/Raskolnikov de façon qu’il devienne “le tueur à la hache” recherché par le FBI qui met sur l’affaire ses meilleurs profilers. Là, vous tiendrez quelque chose.

Quant aux policiers, on ne les “sent” pas du tout. Ils doivent être plus durs, sujets à des doutes existentiels, préoccupés par leur divorce et la garde des enfants. Inspirez-vous, si nécessaire, des séries qui passent à la télé.

Alors au travail, monsieur Dostoïevski ! Remusclez-nous un peu tout ça avec un seul objectif : tenir le lecteur en haleine et lui foutre les boules. À ce compte-là seulement vous pourrez vous prétendre écrivain.

(Deux poids,) deux mesures…

 La fin du mètre ?

Certains journalistes semblent abandonner un système métrique qui faisait pourtant ses preuves depuis 1791, au profit d’une unité de mesure incertaine quoique populaire : le terrain de football.

Je viens de lire dans un magazine : “la longueur du nouveau porte-conteneurs représente quatre terrains de football mis bout à bout !”

J’ai vérifié : quatre terrains de foot mis bout à bout, cela fait 480 mètres selon certaines normes, 360 selon d’autres puisque l’on nous précise que la longueur du terrain peut être comprise entre 90 et 120 mètres…  L’IFAB (International Football Association Board), préconise quant à elle, 100 ou 110 mètres maximum.

À  cette aune improbable, la galerie des glaces du château de Versailles est longue à peu près comme les 2/3 d’un terrain de football, et la cathédrale de Strasbourg culmine environ à un terrain de football et demi.

Si toutefois vous n’êtes pas amateur de sport, je vous conseille de mesurer en Tour Eiffel (324 mètres) ou en Airbus A 380 (72.20 mètres) Ça se pratique aussi.

Le Mont Blanc s’élève dès lors à un peu moins de 15 Tour Eiffel et, à 80 centimètres près, la galerie des glaces fait la longueur d’un Airbus A 380 !

Pour les petites dimensions, évidemment, c’est un peu plus compliqué, mais il suffit de savoir qu’une voiture de taille moyenne représente un vingt-cinquième de terrain de football, ou si vous préférez, 16 ballons alignés. Le diamètre du ballon quant à lui correspondant, comme chacun sait, au quart du dix millionième du méridien terrestre.

Suissitude

Une nuit sur le Matterhorn.

 

Surpris par l’orage, je fus contraint de bivouaquer, une nuit, sur le flanc aride du Matterhorn.

Un frottement régulier, insistant, me tira du sommeil. J’ouvris les yeux pour découvrir une centaine de nains barbus, suspendus à des cordes, qui frottaient activement le granit verglacé et balayaient les névés. J’interpellai celui qui paraissait être leur chef.

— Cette opération de nettoyage est indispensable si nous voulons offrir aux touristes un panorama étincelant, me répondit-il.

Le secret de ces paysages suisses, parmi les plus beaux du monde, venait donc de m’être incidemment révélé. Je demandai à mon interlocuteur si l’emploi à cette tâche de personnes verticalement défavorisées correspondait à une politique de la Confédération Helvétique en faveur des handicapés. Il me toisa :

— Laissez tomber le politiquement correct, mon vieux ! Vous pouvez parler de nains. Car, sachez-le, l’extraordinaire prospérité de la Suisse, ce sont les nains !

— Vraiment ?

— À votre avis, qui seul est capable d’assembler les rouages microscopiques des montres qui ont fait notre réputation ? Qui fourre nos plus fins chocolats ? Qui, enfin, trotte à son aise dans le sous-sol confiné de nos banques ? Les nains, monsieur, toujours les nains ! Notre devise nationale n’est-elle pas : “Nain pour tous, tous pour nain” ?

L’invention du siècle

Né au début de la seconde moitié du vingtième siècle, j’ai vu décoller le Spoutnik, voler le Concorde, marcher sur la lune, opérer à cœur ouvert, fonctionner les premiers ordinateurs domestiques et téléphoner n’importe quand, de n’importe où.

Mais à mes yeux, la seule véritable révolution technologique des cinquante dernières années, c’est la couette.

Rappelez-vous ! Autrefois, on bordait soigneusement le drap de dessus avant d’en ramener un tiers sur la couverture. C’était tout un art ; il convenait que le tissu fût exempt du moindre pli. Les bonnes ménagère partageaient avec les militaires un goût pervers pour ces lits faits “au carré” dans lesquels on se glissait – en pyjama il va sans dire -, comme la lettre dans son enveloppe, pour un sommeil calibré. Quant au sexe, ce dispositif contraignant n’autorisait que la position du missionnaire. Et encore.

La couette a balayé ces coutumes ancestrales. Molle, ludique et décontractée, elle couvre sans les brider les ébats amoureux et diffuse une chaleur d’édredon sans en avoir le disgracieux volume. Il suffit d’un geste pour qu’elle dissimule le coupable désordre du lit.

Voilà ce que j’appelle un progrès, un véritable pas en avant dans l’histoire de l’Humanité.

Vous vous plaignez d’avoir failli devenir fou, en essayant de glisser votre couette dans sa housse ? Essayez donc de changer un pneu crevé au bord d’une nationale, de nuit, sous la pluie, et on en reparlera.

 

Perles…

Dans “Le contrat” de Donald Westlake” paru aux éditions Rivages/Noir sous la direction de François Guérif, monsieur Daniel Lemoine, traducteur, écrit, je cite : “La chevelure de Fred Silver était argentée et tout en lui semblait découler de ce confluent du nom et des cheveux.” Une note du même traducteur précise que “silver” signifie argent en anglais.

C’est Simon Leys, je crois, qui dit que la première  qualité d’un traducteur est posséder à la perfection sa langue maternelle. Ce n’est manifestement pas le cas de Daniel Lemoine.

 

Dans le supplément économique du Figaro, ce 18 mai 2013. Un syndicaliste déclare : “On a ouvert une porte. D’autres vont pouvoir y adhérer.” Il s’agit du marché de l’automobile, pas de celui des adhésifs.

Le caleçon de laine est-il à l’origine de mai 68 ?

Comment vouliez-vous que l’on s’en sorte, habillés comme on l’était, nous les enfants des années cinquante ?

Je ne suis pas le seul à me plaindre. Voyez “Le mari de la coiffeuse” de Patrice Leconte.

PIERRE BEBE

Le caleçon de bain en laine, s’il couvre le ventre largement au dessus du nombril, possède la double et déplorable particularité :

1/ de ne jamais sécher.

2/ de gratter les couilles.

Étonnez-vous que notre génération se soit révoltée en mai 68 ! C’était contre ces caleçons en particulier, et plus généralement contre la dictature vestimentaire que nos parents nous avait imposée. Une révolte qui a mûri pendant dix huit ans et qui a porté ses fruits : après 68, ils ont tout de même été moins mal fagotés, les gamins.