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Actualité Colin Thibert

Paris brûle-t-elle ?

Hier soir, un violent incendie s’est déclaré à la cathédrale Notre Dame de Paris. C’est triste, bien entendu, j’ai tout de même envie de dire : “ça arrive”. J’ai aussi envie d’ajouter : “Il n’y a pas mort d’homme”. Pas comme rue Erlanger en février : 37 blessés, une dizaine de morts. Je n’irais pas jusqu’à dire dans l’indifférence générale, mais comparé au phénomène Notre Dame, si. Comme quoi les symboles comptent nettement plus que les vies humaines. Il n’y avait pas eu une émotion aussi vive depuis la mort de Johnny, autre symbole. Sauf que pour Johnny, Trump n’avait pas tweeté. Pour Notre Dame, si. Il a même recommandé l’usage de Canadairs. Le type qui s’y connaît en incendies dans des édifices médiévaux… Quasi-maux-d’eaux en somme.

L’incendie était d’une indéniable beauté plastique. Mieux que les tours jumelles du 9/11. Que du bois, bien sec et très ancien. Mais bien entendu, c’est uniquement l’horreur et l’émotion qui se lisaient sur les visages des tous ceux qui se sont précipités pour voir brûler le monument national où qui l’ont regardé brûler chez eux, vautrés dans le canapé, un verre à la main.

À propos de monument national, il me semble que l’émotion internationale a été plus contenue le jour où le musée national de Rio a cramé. Il me semble aussi que les milliardaires n’ont pas mis la main à la poche pour la reconstruction. Pour Notre Dame, si. Il est d’ailleurs heureux que Macron ait supprimé l’ISF, sans quoi ni Arnault ni Pinaut n’auraient pu aider.

Un pan énorme du patrimoine culturel brésilien est parti en fumée, nous, on a failli perdre, paraît-il, la tunique et la couronne d’épines de Saint Louis qui est en or. Failli perdre. Vous savez qui c’était Saint Louis ? Tout sauf un saint. Mais là n’est pas la question. Ce matin, on interviewait un sympathique curé barbu attaché à l’édifice. Il racontait son chagrin et son émotion, on le comprend. Il a également précisé que les badauds ont prié toute la nuit devant l’édifice en feu. Prié pour quoi, exactement ? Apparemment ça n’a pas été très efficace. Enfin, si, ça aurait pu être pire.

Ce matin c’était, à la radio, un défilé de gens plus ou moins compétents qui répétaient peu ou prou la même chose. L’archevêque s’est dit bouleversé. Qu’est qu’il pouvait dire d’autre, le pauvre homme ?

Je ne sais plus qui a déclaré hier soir – au milieu d’un flot de sottises continu et remarquable – que c’était une grande perte pour la religion. Ah bon ? Non seulement on va la reconstruire, mais en plus, franchement, on n’en manque pas de cathédrales…

Au café, où la télé était branchée, j’ai vu Jack Lang déclarer d’un ton pénétré à l’intention de son successeur qu’il fallait reconstruire sans tarder. Franck Riester a dû apprécier à sa juste valeur le conseil de l’Ancien.

Ce qui m’étonne c’est que personne n’ait encore dit que c’était un signe. Un signe de quoi, on ne sait pas, (tout de même pas Dieu qui a balancé son mégot ?) mais à quelques jours de Pâques, c’est forcément un signe. Je suis certain que quelqu’un l’a dit.

Des centaines de curieux, l’appareil photo brandi, qui photographient quoi ? Le vide ? L’absence ? On pourrait intituler cette suite : “Notre Dame arrête de fumer”

Le 18 Avril. Qu’est-ce que je vous disais ! Voici un article tiré du site : “France catholique”

Notre-Dame en flammes. Rien n’arrive qu’avec la permission de Dieu. Incendie accidentel ? Incendie providentiel. Les événements sont providentiels. L’histoire est providentielle. Bossuet bien sûr, mais tout aussi bien Pascal.

Mais à ce degré-là et dans la conjoncture présente, ce n’est plus un signe des temps, c’est un Signe. Peut-être Le Signe. Paris, phare du monde après Athènes et Rome. Le cœur de Paris. Notre-Dame, kilomètre zéro de toutes les routes de France – et du monde. Au premier jour de la Semaine sainte. Quel œil serait assez étoupé pour ne pas voir ? L’aveuglement surnaturel – mystérieusement voulu par Dieu – ne saurait tenir : Notre-Dame en flammes crève les yeux.

C’est un Signe. C’est le Signe. De quoi ? Il faut en effet savoir lire les signes des temps. « Le visage du ciel, vous savez l’interpréter, et pour les signes des temps vous n’en êtes pas capables ! Génération mauvaise et adultère ! » (Mt, 16). Est-ce difficile ? L’état de Notre-Dame au matin du mardi saint, c’est l’état de l’Église en France et, la France étant par droit d’aînesse emblème de catholicité, de l’état de l’Église dans le monde, orbi, en passant par Rome, urbi, et en s’y attardant.

Reste le bâti du prestigieux vaisseau, la nef, avec les rames des arcs-boutants. Restent les façades. L’intérieur est cramé. Benoît XVI vient de dire l’origine de l’incendie : subjectivisme et relativisme, produits de Mai 68. Tout est permis : bien et mal, question d’interprétation. La foi ? Qu’est-ce que la foi ? Ne parlons pas de dogmes.

Le Président Macron : « Cette cathédrale, nous la rebâtirons. » Mgr Aupetit (à J-J. Bourdin) : « Oui, le bâtiment. Mais surtout l’Église. » Voilà la lecture du Signe. Rebâtir Notre-Dame, cela veut dire rebâtir l’Institution. Quel signe plus clair ? Il a déjà été donné ! Mais on l’oublie. C’est François d’Assise qui soutient la basilique Saint-Jean-de-Latran, prête à s’effondrer.

Autre lecture annexe, et tout aussi limpide. Un tel événement montre à quel point, grattée la surface urticante de la laïcité politicienne, et le vernis du pluralisme, métissage et tout ce qu’on peut mettre après le préfixe multi-, on revient au vrai. Ce dont on ne veut pas convenir en public, dans les media, on l’avoue, on le vit, jusqu’aux larmes, quand Notre-Dame brûle. Tous, de tous bords, le disent avec leurs mots : « Mais oui ! Notre-Dame, c’est Notre-Dame de France, c’est notre passé, c’est notre héritage, c’est ce qui nous a fait, c’est ce que nous sommes. » Ce bel aveu perdra de sa ferveur. La chicane reviendra. Mais de l’incendie restera cette vérité brûlante.

Quant à l’Église des hommes, l’Institution, si douloureusement blessée, puisse-t-elle retrouver son âme à la lecture du Signe. C’est à elle d’abord qu’il est donné.

L’archevêque de Paris, Miche Aupetit, donne alors à la population un conseil plus que discutable après ce qui vient d’arriver ! : “Je propose à toutes les personnes de bonne volonté de mettre à leur fenêtre dans la nuit de Pâques, un lumignon, une bougie, comme nous le ferons dans toutes nos églises en commençant la Vigile Pascale par le rite du feu nouveau“.

Enfin, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager ce texte hallucinant, toujours sur France Catholique.

Ce soir je ne pleure pas ma cathédrale éventrée, je ne pleure pas les vitraux pulvérisés, je ne pleure pas les œuvres d’art calcinées je ne pleure pas les pierres effondrées, la charpente millénaire réduite en cendres et la flèche ensevelie dans le brasier.

Ce soir je pleure la foi des bâtisseurs, apprentis, compagnons et architectes qui ont dépassé leur savoir pour offrir à Dieu et Marie sa mère un si bel écrin, je pleure pour les artistes qui au cours des siècles ont fait hommage de leur talent à Marie cette jeune fille juive de Palestine, qui en son sein va accueillir le Sauveur et qui sera reconnue Mère de Dieu et Mère de l’Eglise, je pleure pour tous ces prêtres qui depuis des siècles ont célébré la sainte Eucharistie au Maitre autel et aux autels collatéraux, ont confessé dans ces chapelles qui en quelques heures ont disparu dans les flammes, je pleure toutes les grâces, empruntes spirituelles laissées par le temps, obtenues par ces sacrements qui étaient retenues par cette charpente au-dessus des fidèles, je pleure la foi des millions de fidèles qui au cours des siècles se sont agenouillés sur les prie-Dieu désormais carbonisés pour confier leurs misères, leur désarroi, leurs espérances, leurs craintes, leurs doutes et leur joie, à un Dieu si aimant de sa création qu’il a donné à l’homme la liberté de l’aimer ou de le rejeter, je pleure ce lieu où la France celle qui croyait au Ciel et celle qui n’y croyait pas savait se réunir sous le tendre regard de Notre Dame pour montrer son unité aux grandes heures de son histoire, je pleure la conversion de ces hommes et de ces femmes anonymes ou célèbres qui furent touchés par la grâce de la foi au détour d’un pilier, au chevet d’une statue, au pied du tabernacle, je pleure pour l’Eglise si traumatisée en ce début de XXI ème siècle et qui en cette Semaine Sainte vient de perdre un de ses symboles les plus fédérateurs, je pleure de ne pas m’y être assez rendu pour me prosterner devant Notre Dame afin de lui demander d’intercéder pour moi auprès de son Fils pour mes fautes et pour mes lâchetés, de ne pas l’avoir assez remerciée pour ses grâces et ses bienfaits que j’ai dépensés comme un fils prodigue, je pleure de ne pas lui avoir demandé de pardonner à la France sa fille aînée ses abandons et ses oublis… je sais que je n’ai pas besoin de Notre Dame pour prier, pourtant il y a des prières et des suppliques au Ciel qui ont besoin pour gagner le Ciel de l’épaisseur des siècles et de la compréhension du temps du parfum d’éternité qui se dégageait de ces voutes. Je pleure pour ces générations de prêtres qui face contre terre ont reçu le sacrement de l’ordre et ont perdu le lieu qui un jour par le mystère d’un sacrement leur a permis de devenir in personae Christi. Je pleure pour tous ceux grands et petits qui ne pourront plus y pénétrer et n’auront pas l’âme saisie par l’esprit des lieux comme tant l’ont été dans les siècles passés.

Je pleure pour la miséricorde sans fin de Marie et de son fils pour une humanité pécheresse et prie ce soir pour qu’elle continue à nous guider avec amour vers son fils.

Je ne pleure pas des pierres et des charpentes, je pleure l’écrin de ma foi, de mon identité et de ma culture qui est parti en fumée, je pleure pour tous ceux qui ne pleurent que pour des pierres et ne pleurent pas pour la foi qui a élevé ces pierres cette foi qui depuis bien longtemps a été consumée par un siècle sans foi.

Mais Seigneur grâce à vous, à l’amour de votre Mère, je sais que demain à mon réveil devant les ruines fumantes, je ne pleurerai plus car votre Espérance aura chassé ma peine et aura mis au fond de mon cœur une cathédrale à bâtir.

 

 

 

Onfray pas avec n’importe qui, ou la crise des gilets jaunes

Comme tout un chacun, Michel Onfray a été pris de court par l’histoire des gilets jaunes. Il n’avait rien vu venir. Il est philosophe, pas prophète. Comme tous les autres penseurs, analystes, et politiques, Onfray s’est rattrapé aux branches, prenant fait et cause pour les insurgés, en profitant surtout pour tirer à boulets rouges sur son ennemi préféré : BHL. Lequel n’a pas écrit que des conneries sur la question. Onfray non plus d’ailleurs : surnagent quelques miettes acceptables dans un magma idéologique pâteux. Je n’ai pas lu d’autres chroniques que les leurs, certains ont peut-être écrit ce que vous allez lire.

Moi, ce qui me frappe dans cette crise, c’est le degré d’infantilisation qui prévaut.

Les gilets jaunes se comportent comme des enfants turbulents, hurlant, pleurant, trépignant, cassant ou incendiant leurs jouets – ou plutôt ceux des autres puisque le Père Noël ne les gâte jamais – pour signifier à leur parents, à leur papa, en l’occurrence, qu’ils se sentent oubliés, délaissés, livrés à eux-mêmes, qu’ils ont besoin d’une soupe plus grasse, certes, mais aussi et surtout d’attention, de considération. “Papa !” avons-nous entendu au début de la crise : “Parle, je t’en prie ! Dis-nous quelque chose !” Là c’est plutôt de Dieu le père qu’il s’agit, un père omnipotent et bienveillant, très éloigné, évidemment, de la réalité présidentielle.

Cinquante années d’aides, de subventions et d’assistanat auraient-elles fait des Français des enfants gâtés ? Certains de nos voisins ont tendance à le penser.

Et peut-être même, mais là c’est moi qui extrapole, ces enfants réclament-ils des barrières et des règles clairement posées par un adulte responsable.

Les fascismes s’étaient doté de “guides”, virils et forts en gueule, le communisme, lui, a accouché d’un grand timonier, c’était déjà plus poétique, d’un oncle Ho et d’un petit père des peuples dont la tendresse a marqué les esprits. L’infantilisation généralisée ne date donc pas d’hier. Chez nous, le général de Gaulle se posait clairement en père de la nation. En 68, toutefois, on a eu un peu marre du grand-père. Derrière le général, personne n’a eu la carrure nécessaire pour reprendre le costume. Voyez par vous-mêmes, nos présidents sont de plus en plus petits.

Voici donc ce (trop) jeune président/papa dépassé par son indocile marmaille, hésitant entre la carotte et le bâton, se reprochant de n’avoir pas été assez pédagogue et se promettant de l’être. C’est qu’il a un emploi du temps chargé, le papa/président, où trouver le temps d’écouter les gosses, de les bercer avec de belles histoires ?

Comme touts les gamins, ceux qui trottinent à travers Paris tirant les sonnettes, jouant à cache-cache avec les gendarmes et mettant le feu aux poubelles, veulent tout, tout de suite. Pas question d’évoquer du moyen ou du long terme, c’est une notion qui leur échappe.

Les députés ne leur conviennent pas, qu’on les dégage ! à l’instar les godasses achetées sur Internet qu’il suffit de renvoyer si elles ne vous plaisent pas, le service est gratuit. Idem avec le président. Là, on est en plein dans la haine du père. Cela se passerait-il mieux avec une maman ? Les gilets jaunes auraient-ils, inconsciemment, le désir de baiser Marine ?…

Les légendes les plus invraisemblables courent sur les réseaux sociaux*, ils y croient pour les oublier au bout de deux ou trois jours.

Que vont-ils devenir quand ils seront grands, les gilets jaunes ?

* Comment ne pas citer Unberto Eco ?

Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bistrot et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui, ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel.”

Insoumis/ses

Il y a des députés “insoumis”. Parité oblige, il y également des “insoumises”. Il est plaisant d’apprendre que sous le Second Empire, on appelait insoumises les demi-mondaines, ces courtisanes haut de gamme si joliment épinglées par Zola. Pourquoi “insoumises” ? Parce que ne s’avouant pas prostituées, elles échappaient à l’encartage et à la visite médicale obligatoire.

Perles

Perle extraite du discours de M.Macron prononcé à l’occasion des funérailles nationales de Johnny Hallyday  : ” {il avait} Cette humanité indéfinissable qui vous perce à jour…”

Entendu sur TF1 au moment du Mondial de Football : “Les deux équipes vont vouloir gagner…

 

FAUTRIER

 

Fautrier est un étrange bonhomme. Il a l’art d’être toujours là où on ne l’attend pas, y compris dans les Alpes où il a été hôtelier et moniteur de ski entre 1930 et 1940. Les modes, les tendances, il s’en contrefout. Il explore, il expérimente dans son coin, ce n’est pas toujours réussi, mais c’est toujours gonflé. Une toile surgit tout à coup d’un ensemble comme cet incroyable sanglier éviscéré, presque noir sur fond noir, audacieux, puissant, dérangeant. Fautrier qui a assombri sa palette à la limite du possible fait soudain éclater, sans transition, des roses charnels, des jaunes et des bleus délicats sans jamais être mièvres. L’abstraction s’installe rapidement dans son œuvre. L’informel, plutôt : une vidéo nous permet de suivre une longue conversation sur la question avec son ami et exégète Jean Paulhan, diction raffinée et cigarettes à gogo ; Fautrier fixe la caméra d’un curieux regard “par en dessous” et on sent que le bavardage érudit de Paulhan l’agace légèrement. C’est en dessinant des arbres que ça lui est venu, à mon avis : Fautrier peint la forêt, une masse verte et fluide et, de la pointe du manche du pinceau il y esquisse, hâtivement, la silhouette de la canopée que le vent, peut-être, malmène. Cet espèce d’idéogramme qui pourrait signifier “forêt” aussi bien que “plage de galets” on a le retrouver ensuite, d’un trait plus ou moins appuyé, dans la plupart de ses merveilleux petits dessins si lumineux, ce que j’ai préféré dans l’exposition. Fautrier travaille essentiellement sur papier, mélange les techniques avec entrain et maroufle le tout quand c’est terminé. Un vrai boulot d’artisan comme on aime La fameuse série des “otage” est exposée, bien entendu, certains sont très beaux et je ne doute pas de la sincérité de l’artiste qui a été résistant, mais je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il y avait là, avant tout, un concept. Un concept qui l’a rendu célèbre après-guerre… Il y a aussi les sculptures de Fautrier, des nus trapus qui m’ont fait penser, par leur puissance, aux figures monumentales de Baselitz taillées à la tronçonneuse et d’innombrables visages de femme qui paraissent avoir été exhumés de quelque site archéologique grec ou phénicien dont il se dégage un charme étrange, nostalgique.

KUPKA

Je suis allé voir l’expo Kupka. Grosse déception. En fait, je ne connaissais de Kupka que deux ou trois très belles toiles peintes aux alentours de 1910 (un nu splendide et un autoportrait, entre autres), ainsi que son incroyable usage de la couleur, des jaunes en particulier, si difficiles à mettre en œuvre (seul Bonnard s’en sort. Et Van Gogh dans un autre registre). Pour le reste j’ignorais tout de ses débuts, de sa période abstraite, et de sa colossale activité de dessinateur de presse et d’illustrateur. Voilà un homme qui a travaillé ! Il y a, parmi les planches exposées, de curieux contrastes : le dessin est parfois très maîtrisé, voire virtuose et parallèlement on repère des maladresses, des fautes anatomiques criantes. Kupka s’est également risqué à dessiner des chevaux, et, à l’instar de beaucoup d’autres, il n’aurait pas dû… N’est pas Horace Vernet qui veut. À ses débuts, Kupka était à fond dans le symbolisme, c’était de son temps. On ne peut que se féliciter de l’extinction de ce mouvement qui a produit, pour l’essentiel et en dépit de leurs indéniables qualités techniques, des œuvres ampoulées, ridicules, empêtrées dans une espèce de pathos vaguement assyrien, tragiquement dépourvues d’humour. Cet homme nu dans un paysage de montagne (très joli travail de la craie sur un papier teinté, au demeurant) est le résultat discutable d’une réflexion philosophique, nietzschéenne paraît-il. On peut aussi y renifler du Rudolf Steiner. Quant à l’une des planches, un délicat lavis, qui illustre “L’homme et la Terre”, l’encyclopédie de Elisée Reclus, elle vaudrait à son auteur d’être taxé de pédophilie aggravée si elle était dessinée aujourd’hui. Kupka n’était pourtant que naturiste, c’était alors très à la mode.

Après les toiles aux couleurs audacieuses que je citais plus haut, et cette baigneuse dont l’eau en mouvement décompose le corps en fragments, Kupka se met à penser, pire encore, à théoriser. Et c’est la catastrophe. L’humour n’était pas son fort, on l’a compris, mais Kupka témoignait, jeune, d’une sensualité qui va s’effacer complètement au profit de recherches que j’ai trouvées non seulement tristes et barbantes, mais en plus fort peu convaincantes sur le plan chromatique, quoiqu’en disent les commentateurs autorisés. D’accord, à l’époque c’était nouveau et gonflé. Encore que d’autres s’y étaient essayé avec plus de bonheur et de fantaisie. Kandinsky ou Klee, pour rester dans les “K”. La seule toile qui m’ait séduit, dans ce fastidieux catalogue de verticales, de petits carrés et de courbes malvenues, c’est celle qui rappelle Mondrian : trois ligne noires inégales sur fond blanc, presque un titre de pièce pour Yasmina Reza. On est en 1930. Mondrian a peint ses premiers carrés dix ans plus tôt. Sans doute las de ses propres et fastidieuses compositions, Kupka y introduit soudain de gros rouages : nous voilà entre les “Temps Modernes” de Chaplin et les vitrines des Galeries Lafayette de mon enfance…. Cette période mécanique, heureusement, ne dure pas. Des compositions en noir et blanc, plutôt réussies, viennent atténuer, à la fin de l’exposition, l’impression désastreuse de cette peinture non-figurative, sèche, sans joie et sans chair.

 

 

Plume (cirque)

 

Pour ma part, je préfère le cirque aux meetings politiques.  En l’occurrence, le cirque Plume : www.cirqueplume.com/

PLUME DE SAISON

 

Qui se souvient de cette vieille blague de l’ère soviétique ? Popov rencontre Lévy et le tance :

— Dis donc, Lévy ! On ne t’a pas vu à la dernière réunion du Parti ?!

— Si j’avais su que c’était la dernière, répond Lévy avec un grand sourire, j’y serais allé avec la famille !

Mais au Cirque Plume, on ne badine pas avec les mots : cette “Dernière saison” clôt plus de trente années d’une intense et joyeuse activité. Je vous conseille donc d’y courir, en famille, comme Lévy, pour faire, une dernière fois, provision d’images et de musique. Les unes et l’autre vous habiteront longtemps.

Plume est un cirque frontal. Autrement dit pas de piste circulaire, une scène comme au théâtre ou au music-hall. Bernard Kudlak, monsieur Plume en quelque sorte, – Henri Michaux me pardonnera de prendre cette liberté – parle de boîte noire, camera obscura. Boîte de Pandore aussi, d’où sortent et défilent, en une suite de tableaux animés, pour une dernière parade, les êtres les plus invraisemblables, monstres et merveilles, certains échappés d’un tableau de Jérôme Bosch ou du schéma de l’évolution, d’autres un pied dans l’art brut, empruntant leurs silhouettes végétales aux figures des carnavals suisses alémaniques, d’autres encore venus de la planète Magritte, porteurs de mystérieux étuis dont ils jouent dans tous les sens du terme, le contenant se faisant instrument, le contenu conservant son mystère. Dans la séquence onirique qui confronte un danseur à une immense vague blanche on aborde à l’univers fantastique de Victor Hugo (Ocenao Nox) avec une touche du souffle inspiré de Caspar Friedrich.

En chair, en os ou en ombre chinoises, les artistes occupent la scène sur laquelle tombent, selon la saison, les feuilles de l’automne ou les plumes des anges (?) qu’un ballet de balayeurs ramasse à la pelle.

Signée Benoît Schick, la musique est si présente, si généreuse, que parfois on en oublierait d’applaudir la prestation de l’acrobate, de la funambule ou de la contortionniste qu’elle accompagne. Ah, la contortionniste ! Elle, c’est Roland Topor qui aurait pu la croquer : plus flexible qu’un travailleur de l’Union Européenne, d’une effrayante drôlerie, ses numéros sont un pur régal. Une médaille d’or pour celui qu’elle exécute skis aux pieds. Quiconque s’est essayé un jour à chausser des planches sur une pente verglacée appréciera. Et quiconque a observé un singe en hiver applaudira les diverses apparitions de Cyril Casmèze, ni clown blanc, ni Auguste, mi-humain, mi-animal, à la fois rond, souple et félin.

Tout en ventres en muscles réels ou fantasmés, en grommelots et en rodomontades, les hommes n’ont pas vraiment le beau rôle dans cette ultime saison. Sans parler de ce curé que l’on dirait dessiné par Siné (et mis à nu comme la mariée éponyme, dans l’œuvre de Duchamp) Je crois avoir compris le message : libérées de la pesanteur, les femmes sont l’avenir de l’humanité.

Un malheur n’arrive jamais seul

On a eu les attentats, est-ce qu’on avait besoin de ça, en plus ?
Jeff Koons offre à Paris une œuvre monumentale, “Bouquet of Tulips”, “symbole du souvenir”

L’artiste américain Jeff Koons a annoncé le 21 novembre qu’il offrira à la Ville de Paris “Bouquet of Tulips”, une œuvre monumentale originale qui se veut “un geste d’amitié entre le peuple américain et le peuple français” et un “symbole du souvenir” après les attentats.

L’œuvre de dix mètres de haut, en bronze, acier inoxydable et aluminium, encore à produire, représente une main tenant des tulipes multicolores qui “symbolise l’acte d’offrir”, a affirmé la star de l’art contemporain devant la presse à l’ambassade des Etats-Unis.

Bouquet of Tulips de Jeff Koons

Moutons, moutons, auriez-vous donc une âme ?

DNA, édition du 15 novembre 2016

GIRONDE : Un nonagénaire meurt tué par un mouton

Le mouton-tueur devrait être euthanasié prochainement. Ne le voyant pas revenir de sa promenade, les proches d’un homme de 94 ans sont partis à sa recherche, ce lundi, peu avant midi, à Cestas (Gironde). C’est là qu’ils ont fait la macabre découverte, rapporte Sud Ouest.Le corps du nonagénaire, contusionné au niveau des genoux et du visage, gisait au bord d’un chemin. Des experts ont été appelés par les gendarmes, et en ont conclu que le promeneur… avait été attaqué par un mouton.

Coups de tête et de sabot

L’animal l’aurait fait tomber, puis lui aurait donné des coups de sabot et de tête.Le mouton appartient à un homme chez qui se rendait le nonagénaire pour lui acheter du bois.Il est très agressif, selon Sud Ouest, qui ajoute qu’il a même attaqué une élue venue réconforter la famille de la victime.Blessée, cette femme a été conduite aux urgences. Le mouton devrait être euthanasié très prochainement.

La victoire de Trump fait trembler la démocratie sur ses bases, les bombes pleuvent sur Alep, les Allemands viennent de démanteler une cellule terroriste active, mais en France, on vit des événements autrement tragiques.

Des quatre ou cinq articles parus sur cet émouvant sujet j’ai choisi le pire, en termes rédactionnels. Admirez la syntaxe : ” Le mouton appartient à un homme chez qui se rendait le nonagénaire pour lui acheter du bois. Il est très agressif“.

La photo qui illustre l’article m’a laissé pantois : il ne s’agit pas en effet du mouton tueur, (dont tout le monde serait tombé d’accord pour dire : “il a bien une tête d’assassin !” mais d’un mouton lambda emprunté à une banque d’images. Le tueur est probablement un bélier travaillé par ses hormones, ainsi que le suggère un autre quotidien (le mouton est tout de même réputé pour sa passivité) mais les journalistes ne sont pas à une inexactitude près.

Ce lamentable fait divers est surtout, à mes yeux un objet de scandale : quoi ? On va euthanasier un pauvre ruminant au motif qu’il a tué un quasi centenaire ? Sans  s’interroger sur ses motivations, sans même lui laisser la possibilité de se défendre ? On peut se gausser du Moyen Âge, au moins les animaux avaient droit à un procès avant d’être exécutés, à la hache ou sur le bûcher, comme Jeanne d’Arc qui était une oie blanche.

J’ai d’ores et déjà lancé une pétition sur Internet : “Sauvez le mouton tueur !” Elle a recueilli ma signature.

Et je vais me permettre, ici, de prendre la défense de l’accusé.

” Mesdames et messieurs les jurés, monsieur l’avocat général, monsieur le Président… Regardez l’animal qui rumine paisiblement dans le box des accusés ! Ressemble-t-il à un coupable ? Non ! À un assassin ? Encore moins ! Son regard, mesdames et messieurs, est aussi vide que celui de Loanna, sa laine aussi immaculée que son âme (Non, pas celle de Loanna). Oui, j’ai bien parlé d’âme ! Car accuser cet animal de crime, c’est admettre qu’il dispose d’une conscience, c’est donc reconnaître qu’il a une âme, CQFD. Si, à l’instar de notre sainte mère l’Eglise, vous croyez les quadrupèdes dépourvus d’âme, alors rendez mon client à ses chers pâturages ! Laissez-le engraisser sereinement jusqu’à l’Aïd.

C’est un bon geste, un geste humain, charitable, qui vous vaudrait, monsieur le Président la sympathie des ligues de défense des animaux, Brigitte Bardot en tête. Je sais ! On accuse également mon client – résolument bouc émissaire plus qu’ovidé –  d’avoir molesté une élue. Une élue ?! Expliquez-moi comment un mouton peut distinguer, pardonnez-moi le rapprochement, une fermière d’une élue ?! Même ceinte de son écharpe tricolore. C’est prêter à mon client une intelligence, une perversité dont il est dépourvu après une enfance difficile entre un père toujours absent et une mère tondue régulièrement…

Le motif de l’accusation est : “coups et blessures ayant entraîné la mort”. Permettez-moi de sourire. Oui, de sourire. Quel était l’âge de la victime ? Nonante-quatre ans ! À un âge aussi avancé, il suffit d’un souffle pour jeter à terre votre frêle carcasse. Que mon client ait bousculé par inadvertance un homme qui tenait à peine sur ses jambes, je veux bien l’admettre et il s’en excusera, mais qu’il l’ait tabassé, délibérément, de sang froid, non ! Mille fois non ! Dans quel but d’ailleurs ? Pour lui piquer sa carte bleue ? Son téléphone ? Son dentier ? Son Sonotone ? Allons, allons, soyons sérieux !

“Il s’est acharné à coups de corne” sur le malheureux précise la Presse. Le sang, la violence, ça fait vendre du papier, nous le savons tous. Seulement le drame s’est déroulé sans témoins. Ce sont là pures spéculations de journalistes avides de sensationnel. Et puis, dites-moi, s’il a des cornes, c’est donc un bélier ? Or si c’est un bélier, mesdames et messieurs les jurés, nous barbotons en pleine erreur judiciaire, c’est un faux coupable qui occupe le box des accusés, car l’animal qui se tient devant nous est un mouton ! Il peut vous le prouver à l’instant en baissant son pantalon… Comment, monsieur le Président ? Ce serait insulter votre dignité et celle de ce  tribunal ? Soit. Poursuivons. Quel griefs peut avoir un mouton à l’endroit d’un nonagénaire qu’il ne connaissait ni d’Eve, ni d’Adam, je vous le demande ? Il faudrait en outre faire la preuve que mon client ruminait – si je puis dire – sa vengeance depuis longtemps et qu’il a soigneusement choisi son moment pour la mettre en œuvre. Je n’y crois pas.

Dois-je maintenant vous rappeler que la peine de mort a été abolie dans notre pays ? Et que la loi vaut pour tous, moutons compris. Or vous voilà prêts à euthanasier mon client ! En parlant d’euthanasie, qui nous dit, d’ailleurs, que le nonagénaire, lassée de traîner une vieillesse scrofuleuse et sans joie n’a pas demandé à mon client de lui rendre le service de passer de vie à trépas ? (murmures indignés dans la salle, le Président réclame le silence) Quoi ? Il y a des gens qui vont en Suisse ou en Belgique pour cela. Ce vieillard n’en avait certainement pas les moyens. Ne sommes-nous pas, en fin de compte, devant une forme inédite d’euthanasie rurale ?… Je vous invite à ne pas laisser cette hypothèse de côté à l’instant de rendre votre verdict.

Songez, enfin, à la dimension psychanalytique de cette affaire : si l’on peut comprendre la douleur d’une famille brutalement privée de son doyen – sauf à imaginer que ce dernier laisse derrière lui une coquette fortune – est-il raisonnable de sacrifier l’animal fautif sur l’autel de la vengeance ? N’est-on pas en train d’appliquer une sorte de loi du Talion qui plonge ses racines dans des temps reculés, à une époque où l’on immolait à la chaîne poulets, ovidés, bovidés et vierges innocentes dans des flots de sang et torrents de       fumée ?! Serions-nous encore des Barbares ? Le Christ lui-même ne nous -a-t-il pas encouragés à renoncer à ces pratiques cruelles ? Ne s’est-il pas comparé à un berger dont nous serions le troupeau ? Oui, un berger ! N’est-il pas volontiers représenté un agneau sur les épaules ? Comment ? Non, ce n’est pas son casse-croûte qu’il emporte avec lui !… Monsieur le Président, je vous somme de récuser le juré qui vient de proférer ce commentaire inepte !

Halloween

Apparue en France dans les années 90, vilipendée par le clergé, considérée avec méfiance à l’instar de tous les produits venus d’Amérique, la fête d’Halloween s’est plus ou moins imposée sans connaître, toutefois, le succès du Coca-Cola ou du McDo. On ne peut que le regretter. En effet, quoi de plus charmant que ces bandes d’enfants maladroitement costumés en zombies, loups-garous, vampires ou sorcières tirant les sonnettes dans l’espoir d’obtenir quelque friandise. Quel joie de leur offrir, en échange de leur lamentable prestation, les chocolats de qualité inférieure envoyés par la tante Berthe à Noël dernier ou les caramels retrouvés collés au fond de la vieille malle de l’oncle Alfred, encore que ce ne soient peut-être pas des caramels, le grenier étant habité par plusieurs espèces de rongeurs. En nous débarrassant gracieusement de nos rebuts alimentaires, les enfants d’Halloween assument une véritable fonction écologique que l’on aurait tort de minimiser.

Quel bonheur aussi de reconnaître, parmi ces galopins, les deux fils de Jacques Blédard, votre voisin, qui vous prend de haut parce qu’il roule en 4X4 et travaille dans la finance, et de leur refiler, à chacun, une généreuse part du gâteau au hasch que vous avez pris soin de confectionner la veille. Ça va planer sévère chez les Blédard.

Il me semble pourtant qu’il manque encore quelque chose à Halloween pour devenir une fête à part entière dans le folklore hexagonal. Je veux parler de la french touch. Au lieu de les gaver de bonbons riches en produits cancérigènes, en graisses porcines obtenues par des moyens contre nature et en huile de palme responsable de la destruction d’écosystèmes entiers, ne pourrait-on joindre le ludique à l’économique et saisir l’occasion de leur faire découvrir un produit du terroir ? Non, ce n’est pas à la pomme – au demeurant saturée de pesticides- que je pensais, mais au vin. Rouge ou blanc. Rien d’excessif. Un petit verre chacun. Deux s’ils apprécient.

Les mômes allant de maison en maison, on les verrait bientôt tituber au milieu de la rue en braillant des chansons de salle de garde, puis vomir dans les fossés où leurs parents n’auraient plus qu’à les récupérer, fatigués mais heureux, et riches d’une nouvelle expérience gustative. Quinze jours plus tard, ils seraient à nouveau d’attaque pour savourer le beaujolais nouveau, en famille ou au bistrot.