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About pierre colin-thibert

I was born january 1951 in Neuchâtel (Switzerland) though mostly lived in Paris (France) I didn't study a lot. I worked as an intaglio printer and engraver for about ten years. I briefly teached drawing and painting at the American Institute in Aix en Provence (yes, I had the skills and was not fired) became a cartoonist and illustrator before starting writing comedies fort radio, then for TV. I began writing novels ans short strories at the end of the last century and I still enjoy it.

Un malheur n’arrive jamais seul

On a eu les attentats, est-ce qu’on avait besoin de ça, en plus ?
Jeff Koons offre à Paris une œuvre monumentale, “Bouquet of Tulips”, “symbole du souvenir”

L’artiste américain Jeff Koons a annoncé le 21 novembre qu’il offrira à la Ville de Paris “Bouquet of Tulips”, une œuvre monumentale originale qui se veut “un geste d’amitié entre le peuple américain et le peuple français” et un “symbole du souvenir” après les attentats.

L’œuvre de dix mètres de haut, en bronze, acier inoxydable et aluminium, encore à produire, représente une main tenant des tulipes multicolores qui “symbolise l’acte d’offrir”, a affirmé la star de l’art contemporain devant la presse à l’ambassade des Etats-Unis.

Bouquet of Tulips de Jeff Koons

“Moutons en liberté… tenez vos chiens en laisse”

Me promenant un jour en Suisse, j’ai lu sur un panneau l’inscription suivante : « Moutons en liberté, tenez vos chiens en laisse ! ” Bien que Suisse moi-même, je n’ai pas compris tout de suite la phrase, j’ai cru qu’elle s’adressait aux touristes, perçus comme des moutons. Ensuite, je  me suis rendu compte que c’était un superbe alexandrin. Je me suis donc permis de broder un peu, comme à Saint Gall.

Moutons en liberté ! Tenez vos chiens en laisse !

Dans les bois, dans les prés, souffrez donc qu’ils paissent…

Touristes imbéciles qui foulez l’herbe épaisse,

Songez aux ruminants dont elle est la faiblesse…

Vous qui passez céans chaussés de gros souliers,

Avec vos sacs à dos et vos bâtons ferrés,

Les prés où vous marchez, ces gazons piétinés,

Sont des pauvres moutons le seul garde-manger !

Prom’neurs qui appréciez un méchoui bien rel’vé,

Une épaule, un gigot, une côtelette grillée,

Ne lâchez pas vos chiens sur des ovins stressés,

Ne gâchez pas sot’ment votre prochain déjeuner.

Moutons, moutons, auriez-vous donc une âme ?

DNA, édition du 15 novembre 2016

GIRONDE : Un nonagénaire meurt tué par un mouton

Le mouton-tueur devrait être euthanasié prochainement. Ne le voyant pas revenir de sa promenade, les proches d’un homme de 94 ans sont partis à sa recherche, ce lundi, peu avant midi, à Cestas (Gironde). C’est là qu’ils ont fait la macabre découverte, rapporte Sud Ouest.Le corps du nonagénaire, contusionné au niveau des genoux et du visage, gisait au bord d’un chemin. Des experts ont été appelés par les gendarmes, et en ont conclu que le promeneur… avait été attaqué par un mouton.

Coups de tête et de sabot

L’animal l’aurait fait tomber, puis lui aurait donné des coups de sabot et de tête.Le mouton appartient à un homme chez qui se rendait le nonagénaire pour lui acheter du bois.Il est très agressif, selon Sud Ouest, qui ajoute qu’il a même attaqué une élue venue réconforter la famille de la victime.Blessée, cette femme a été conduite aux urgences. Le mouton devrait être euthanasié très prochainement.

La victoire de Trump fait trembler la démocratie sur ses bases, les bombes pleuvent sur Alep, les Allemands viennent de démanteler une cellule terroriste active, mais en France, on vit des événements autrement tragiques.

Des quatre ou cinq articles parus sur cet émouvant sujet j’ai choisi le pire, en termes rédactionnels. Admirez la syntaxe : ” Le mouton appartient à un homme chez qui se rendait le nonagénaire pour lui acheter du bois. Il est très agressif“.

La photo qui illustre l’article m’a laissé pantois : il ne s’agit pas en effet du mouton tueur, (dont tout le monde serait tombé d’accord pour dire : “il a bien une tête d’assassin !” mais d’un mouton lambda emprunté à une banque d’images. Le tueur est probablement un bélier travaillé par ses hormones, ainsi que le suggère un autre quotidien (le mouton est tout de même réputé pour sa passivité) mais les journalistes ne sont pas à une inexactitude près.

Ce lamentable fait divers est surtout, à mes yeux un objet de scandale : quoi ? On va euthanasier un pauvre ruminant au motif qu’il a tué un quasi centenaire ? Sans  s’interroger sur ses motivations, sans même lui laisser la possibilité de se défendre ? On peut se gausser du Moyen Âge, au moins les animaux avaient droit à un procès avant d’être exécutés, à la hache ou sur le bûcher, comme Jeanne d’Arc qui était une oie blanche.

J’ai d’ores et déjà lancé une pétition sur Internet : “Sauvez le mouton tueur !” Elle a recueilli ma signature.

Et je vais me permettre, ici, de prendre la défense de l’accusé.

” Mesdames et messieurs les jurés, monsieur l’avocat général, monsieur le Président… Regardez l’animal qui rumine paisiblement dans le box des accusés ! Ressemble-t-il à un coupable ? Non ! À un assassin ? Encore moins ! Son regard, mesdames et messieurs, est aussi vide que celui de Loanna, sa laine aussi immaculée que son âme (Non, pas celle de Loanna). Oui, j’ai bien parlé d’âme ! Car accuser cet animal de crime, c’est admettre qu’il dispose d’une conscience, c’est donc reconnaître qu’il a une âme, CQFD. Si, à l’instar de notre sainte mère l’Eglise, vous croyez les quadrupèdes dépourvus d’âme, alors rendez mon client à ses chers pâturages ! Laissez-le engraisser sereinement jusqu’à l’Aïd.

C’est un bon geste, un geste humain, charitable, qui vous vaudrait, monsieur le Président la sympathie des ligues de défense des animaux, Brigitte Bardot en tête. Je sais ! On accuse également mon client – résolument bouc émissaire plus qu’ovidé –  d’avoir molesté une élue. Une élue ?! Expliquez-moi comment un mouton peut distinguer, pardonnez-moi le rapprochement, une fermière d’une élue ?! Même ceinte de son écharpe tricolore. C’est prêter à mon client une intelligence, une perversité dont il est dépourvu après une enfance difficile entre un père toujours absent et une mère tondue régulièrement…

Le motif de l’accusation est : “coups et blessures ayant entraîné la mort”. Permettez-moi de sourire. Oui, de sourire. Quel était l’âge de la victime ? Nonante-quatre ans ! À un âge aussi avancé, il suffit d’un souffle pour jeter à terre votre frêle carcasse. Que mon client ait bousculé par inadvertance un homme qui tenait à peine sur ses jambes, je veux bien l’admettre et il s’en excusera, mais qu’il l’ait tabassé, délibérément, de sang froid, non ! Mille fois non ! Dans quel but d’ailleurs ? Pour lui piquer sa carte bleue ? Son téléphone ? Son dentier ? Son Sonotone ? Allons, allons, soyons sérieux !

“Il s’est acharné à coups de corne” sur le malheureux précise la Presse. Le sang, la violence, ça fait vendre du papier, nous le savons tous. Seulement le drame s’est déroulé sans témoins. Ce sont là pures spéculations de journalistes avides de sensationnel. Et puis, dites-moi, s’il a des cornes, c’est donc un bélier ? Or si c’est un bélier, mesdames et messieurs les jurés, nous barbotons en pleine erreur judiciaire, c’est un faux coupable qui occupe le box des accusés, car l’animal qui se tient devant nous est un mouton ! Il peut vous le prouver à l’instant en baissant son pantalon… Comment, monsieur le Président ? Ce serait insulter votre dignité et celle de ce  tribunal ? Soit. Poursuivons. Quel griefs peut avoir un mouton à l’endroit d’un nonagénaire qu’il ne connaissait ni d’Eve, ni d’Adam, je vous le demande ? Il faudrait en outre faire la preuve que mon client ruminait – si je puis dire – sa vengeance depuis longtemps et qu’il a soigneusement choisi son moment pour la mettre en œuvre. Je n’y crois pas.

Dois-je maintenant vous rappeler que la peine de mort a été abolie dans notre pays ? Et que la loi vaut pour tous, moutons compris. Or vous voilà prêts à euthanasier mon client ! En parlant d’euthanasie, qui nous dit, d’ailleurs, que le nonagénaire, lassée de traîner une vieillesse scrofuleuse et sans joie n’a pas demandé à mon client de lui rendre le service de passer de vie à trépas ? (murmures indignés dans la salle, le Président réclame le silence) Quoi ? Il y a des gens qui vont en Suisse ou en Belgique pour cela. Ce vieillard n’en avait certainement pas les moyens. Ne sommes-nous pas, en fin de compte, devant une forme inédite d’euthanasie rurale ?… Je vous invite à ne pas laisser cette hypothèse de côté à l’instant de rendre votre verdict.

Songez, enfin, à la dimension psychanalytique de cette affaire : si l’on peut comprendre la douleur d’une famille brutalement privée de son doyen – sauf à imaginer que ce dernier laisse derrière lui une coquette fortune – est-il raisonnable de sacrifier l’animal fautif sur l’autel de la vengeance ? N’est-on pas en train d’appliquer une sorte de loi du Talion qui plonge ses racines dans des temps reculés, à une époque où l’on immolait à la chaîne poulets, ovidés, bovidés et vierges innocentes dans des flots de sang et torrents de       fumée ?! Serions-nous encore des Barbares ? Le Christ lui-même ne nous -a-t-il pas encouragés à renoncer à ces pratiques cruelles ? Ne s’est-il pas comparé à un berger dont nous serions le troupeau ? Oui, un berger ! N’est-il pas volontiers représenté un agneau sur les épaules ? Comment ? Non, ce n’est pas son casse-croûte qu’il emporte avec lui !… Monsieur le Président, je vous somme de récuser le juré qui vient de proférer ce commentaire inepte !

Minimalisme (le dérisoire, la finitude, la mort)

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En dépit de ses dimensions modestes (150mm X 130mm) cette œuvre de Colin Thibert, qui s’inscrit dans la série intitulée “Minuscules désastres” présentée pour la première fois à la Documenta de Kassel en 2007, possède une force singulière. On y retrouve, concentrés sur un rectangle de carton ondulé -choix lourd de sens s’il en est, qui renvoie au précaire, à la paupérisation, à la marginalisation puisque tant d’hommes et de femmes, rejetés par une société égoïste en sont réduits à dormir dans l’emballage même des produits que d’autres plus fortunés, plus chanceux, consomment à outrance – les thèmes qui traversent et habitent depuis toujours l’œuvre de ce plasticien d’exception : le dérisoire, la finitude, la mort. Ces trois allumettes carbonisées, disposées dans ordre mystérieux et signifiant, bien que l’artiste se défende de vouloir délivrer un message ou, plus simplement, pointer une direction, nous renvoient à notre fragilité intrinsèque. Ce qu’elles nous disent, ces allumettes, objets d’un quotidien banal torturés par la flamme, c’est la fragilité, la brièveté, peut-être même la vanité du désir assouvi. À moins qu’elles ne nous renvoient, plus simplement, à notre condition de mortels comme semble l’indiquer la mouche – une véritable mouche capturée par le plasticien à l’aide d’un piège confectionné de ses mains, et non un simulacre – l’insecte de la décomposition, aussi noire que le corbeau dont elle partage l’attirance pour les chairs en putréfaction. Cette œuvre pourrait être simplement funèbre, solennelle, disant la Mort dans toute sa froide brutalité sans la présence des épluchures de crayon, clin d’œil de Colin Thibert qui apporte ici une note plus gaie, presque ludique, un peu de la fraîcheur de l’enfance où – déclare le plasticien dans une interview au magazine “Tendanz” – il pouvait dessiner pendant des heures avec les crayons de couleur que lui avait offert sa marraine, soprano suppléant à l’Opéra de Ratisbonne. Mais ce qui doit nous interroger dans cette composition, c’est cette trace blanche, nerveuse, jaculatoire, presque un graffiti, qui attire l’œil et remet en cause notre perception de l’ensemble. Faut-il y voir une déjection aviaire, un éclat de guano ? La proximité de la mouche plaide en faveur de cette interprétation. Mais pour ma part j’incline à penser que Colin Thibert cherche, à l’aide de ce signe discret, à nous entraîner dans une nouvelle direction, vers plus de lumière, peut-être, vers une vision plus apaisée, plus sereine de notre condition. C’est en tout cas la première fois qu’il ose le blanc dans son travail.

© Jean-Christophe Von Eckenburger, conservateur du MAMÖ (Musée d’art moderne de Malmö)

 

Halloween

Apparue en France dans les années 90, vilipendée par le clergé, considérée avec méfiance à l’instar de tous les produits venus d’Amérique, la fête d’Halloween s’est plus ou moins imposée sans connaître, toutefois, le succès du Coca-Cola ou du McDo. On ne peut que le regretter. En effet, quoi de plus charmant que ces bandes d’enfants maladroitement costumés en zombies, loups-garous, vampires ou sorcières tirant les sonnettes dans l’espoir d’obtenir quelque friandise. Quel joie de leur offrir, en échange de leur lamentable prestation, les chocolats de qualité inférieure envoyés par la tante Berthe à Noël dernier ou les caramels retrouvés collés au fond de la vieille malle de l’oncle Alfred, encore que ce ne soient peut-être pas des caramels, le grenier étant habité par plusieurs espèces de rongeurs. En nous débarrassant gracieusement de nos rebuts alimentaires, les enfants d’Halloween assument une véritable fonction écologique que l’on aurait tort de minimiser.

Quel bonheur aussi de reconnaître, parmi ces galopins, les deux fils de Jacques Blédard, votre voisin, qui vous prend de haut parce qu’il roule en 4X4 et travaille dans la finance, et de leur refiler, à chacun, une généreuse part du gâteau au hasch que vous avez pris soin de confectionner la veille. Ça va planer sévère chez les Blédard.

Il me semble pourtant qu’il manque encore quelque chose à Halloween pour devenir une fête à part entière dans le folklore hexagonal. Je veux parler de la french touch. Au lieu de les gaver de bonbons riches en produits cancérigènes, en graisses porcines obtenues par des moyens contre nature et en huile de palme responsable de la destruction d’écosystèmes entiers, ne pourrait-on joindre le ludique à l’économique et saisir l’occasion de leur faire découvrir un produit du terroir ? Non, ce n’est pas à la pomme – au demeurant saturée de pesticides- que je pensais, mais au vin. Rouge ou blanc. Rien d’excessif. Un petit verre chacun. Deux s’ils apprécient.

Les mômes allant de maison en maison, on les verrait bientôt tituber au milieu de la rue en braillant des chansons de salle de garde, puis vomir dans les fossés où leurs parents n’auraient plus qu’à les récupérer, fatigués mais heureux, et riches d’une nouvelle expérience gustative. Quinze jours plus tard, ils seraient à nouveau d’attaque pour savourer le beaujolais nouveau, en famille ou au bistrot.

Petitions

Les pétitions ont pris sur Internet une ampleur démesurée. J’ai commis l’erreur d’en signer quelques unes, au début, pour protester contre le massacre des Syriens et le génocide des abeilles, pour soutenir la cause homosexuelle ou celle des écologistes. Depuis, on ne cesse de solliciter ma signature. Pour tout et n’importe quoi. À tout bout de champ. Un site est désormais dédié aux pétitions. En trois clics vous lancez la vôtre ! Votre mari vous trompe, pétition. Votre patron ne vous paie pas à votre juste valeur, pétition. Le chien de votre voisin a chié sur votre paillasson, pétition. Votre fille a eu une mauvais note à l’école, pétition. Il pleut depuis une semaine, pétition. Les Français qui aiment râler ont trouvé là un outil pratique et inusable. Même plus besoin de sortir de chez soi. J’envisage de lancer une pétition contre les pétitions. Merci de signer ci-dessous.

Le crapaud

Un crapaud s’est installé au fond du jardin, à l’abri d’une tuile faîtière oubliée au pied d’un mur. C’est un animal étrange, le crapaud. D’un jaune plus terreux que pisseux, il passe des heures immobile, fixant le vide de ses yeux en saillie, mutique, mâchonnant mollement un reste d’insecte. De temps à autre il disparaît. Parfois pendant plusieurs jours. Où va-t-il ? Mystère. Il revient aussi discrètement qu’il avait disparu et reprend sa faction morose. Le crapaud est le cousin de l’adolescent dont il partage le physique ingrat et bulbeux, l’état semi végétatif, la rumination et les fugues réitérées.

Bambous

En juillet 2011 madame V. mon acariâtre voisine, s’est plainte dans une lettre comminatoire que les bambous qui ombrageaient ma cour eussent poussé  jusque dans sa buanderie. Voici quelques unes des réponses auxquelles elle n’a pas eu droit, eu égard à son âge avancé.

Chère madame,

Je crains de ne pouvoir satisfaire votre demande : en effet, les bambous incriminés abritent une population de nains de jardin extrêmement rares (gnomus erectus philanthropis) qu’il serait cruel de chasser de leur habitat naturel. Si toutefois ils faisaient irruption dans votre buanderie, comme les bambous l’ont fait avant eux, et se livraient à leurs facéties habituelles, je vous engage à les chasser et à m’en informer. Je les chapitrerai comme il convient.

Chère madame,

Quelle ne fut pas mon émotion en recevant de vous que je n’ai jamais rencontrée, tout juste aperçue, pâle et fragile silhouette derrière vos rideaux crasseux, penchée parfois sur un ouvrage, ou, plus prosaïquement, affalée devant la télévision, une lettre. Recommandée avec accusé de réception, certes, mais cela lui donne plus de valeur, plus de poids, l’air de dire : « Je suis là, j’existe encore malgré les années qui passent ! » Légère déception, en revanche, à la lecture d’une sombre histoire de bambous accompagnée de récriminations sans intérêt. Vous sachant presque centenaire, je suis certain, madame, que vous avez mieux à raconter ! Vos souvenirs d’une France agricole et fière de l’être doivent être captivants. Les veillées en famille, la messe de minuit où l’on se rend sous la neige avec une pauvre lanterne, le cochon que l’on saigne dans la cour où poussent aujourd’hui les bambous en question, un inceste, peut-être, à l’occasion de la Saint Jean ?… Douces mœurs campagnardes d’antan, simples et nobles valeurs paysannes, comme cela doit vous manquer dans le monde agité et mercantile qui est le nôtre… Et le petit M… votre gendre, condamné aujourd’hui à feuilleter le code civil pour emmerder ses voisins, comme il doit regretter l’époque bénie il suffisait de se rendre à la Kommandantur pour régler tous les problèmes. Mais je m’égare. Concernant les bambous, je ne sais que vous dire mais j’ai entendu raconter qu’on en tirait une fibre résistante et facile à tisser. Ce serait peut-être l’occasion, chère madame, de ressortir votre rouet ?

Chère madame,

C’est avec empressement que j’aurais accédé à votre demande d’arracher mes bambous si je n’avait un problème : en effet, j’héberge depuis quelques mois un panda qui, comme vous le savez sans doute, se nourrit exclusivement de pousses de bambou. Je me plais à croire, chère madame, que vous êtes, à l’instar de Brigitte Bardot à laquelle vous ressemblez si peu, une amie des bêtes, et que vous ne voudrez pas avoir sur la conscience la mort d’un animal innocent qui est, de surcroit, venu de Chine à pied (Non, non, ne cherchez pas là de sotte contrepèterie !) J’en appelle à votre bon sens, et surtout à votre bon cœur !

Chère madame,

Votre lettre m’a blessé. Oui, blessé. Les photos qui l’accompagnent sont choquantes. Après les avoir vues, après lu les mots si durs que vous m’adressez, j’ai dû m’aliter. Je n’ai rien pu avaler au repas du soir tant j’etais noué, et j’ai fait une poussée de fièvre. Au matin, après une nuit peuplée de cauchemars où je m’égarais dans une forêt de bambous, après avoir été poursuivi par des cisailles géantes dont vous teniez les poignées, je me suis réveillé plus patraque encore que la veille. Mes urines étaient aussi sombres que mon humeur, mes selles molles et grisâtres. Le médecin que j’ai convoqué a diagnostiqué une sévère dépression causée par un choc émotif récent. Je me permets d’insister sur ce dernier point. Un traitement long et contraignant doit être envisagé. Suivi d’une cure à La Bourboule ou à Luchon. Vous comprendrez aisément que dans de telles conditions, je ne sois physiquement pas en mesure d’arracher des bambous ainsi que vous l’exigez. Quant à prendre un jardinier, ayant lu « L’amant de lady Chatterley », je préfère m’en passer.

Chère madame,

Comme je vous comprends ! Comme il doit être déplaisant d’avoir pour voisins un couple de bobos à demi oisifs dont vous vous demandez depuis quatre ans de quoi ils peuvent bien vivre sans parvenir à répondre la question. Seule certitude, ils vivent mieux que vous qui avez pourtant trimé dur toute votre chienne de vie. Et pour quoi ? Une pension de misère qui ne vous permet même pas d’entretenir votre pauvre maison alors qu’eux, à peine arrivés, on refait le toit, changé la chaudière et percé une fenêtre à laquelle ils n’avaient même pas droit ! C’est sûr, c’est agaçant de sentir, dans leur cour, le fumet de la côte de bœuf alors que vous devez vous contenter d’un bouilli constitué de bas morceaux. Vous me direz : c’est plutôt sain, puis que vous voilà centenaire ou peu s’en faut ! A-t-on idée, d’abord, de planter des bambous en Seine et Marne ? Ces végétaux exotiques, vous vous en méfiez comme de tout ce qui vient de l’étranger ! Ils ont progressé souterrainement et envahi sournoisement la buanderie où vous faites votre toilette, à l’eau froide, j’aime à le croire. Il n’y a rien de bon à attendre de la Chine, Marine Le Pen vous l’a dit et répété, elle avait raison comme toujours. Avec ces bambous, chère madame, vous tenez votre affaire DSK, toutes proportions gardées. C’est la revanche des petits contre les gros ! Tu m’as joué du bambou, je te traîne en justice ! Soyez rassurée, chère madame, je vais accéder à votre désir. Trancher le végétal coupable à la racine et demander à mon paysagiste de trouver d’autres végétaux, moins invasifs, pour masquer la déprimante masure, que dis-je la ruine où vous coulez vos dernières années et qui me gâche la vue.

Chère madame,

Alors que vous mangerez les pissenlits par la racine dans quelques mois, voire dans quelques semaines, je trouve désolant que vous me fassiez un mauvais procès pour une poignée de bambous qui auraient prétendument envahi votre buanderie. Un pied dans la tombe, vous feriez mieux, à mon avis, de vous préoccuper de votre fin prochaine et du salut de votre âme plutôt que d’emmerder vos voisins. Sans vouloir vous mettre la pression, je crains que cette ultime méchanceté ne vous conduise directement en Enfer ! Songez-y et repentez-vous, IL EST ENCORE TEMPS ! Je vous rappelle, au passage, que les végétaux en général, et les bambous en particulier sont l’œuvre du Seigneur. Au lieu d’en réclamer l’arrachage, vous devriez vous de réjouir de leur bonne santé, admirer le dessein admirable qui les fait croître et prospérer ainsi qu’IL l’a voulu. Et s’il Lui a plu qu’ils poussent leurs puissants rhizomes sous le carrelage de votre buanderie, louez-LE, car ses desseins son impénétrables. Je vous salue néanmoins dans l’amour de Dieu, chère voisine.

Vieille taupe,

C’est quoi ce délire ? Tu vas pas nous chier un cake pour trois pauv’ racines, non ?! Et comment tu me causes ? Si tu crois que c’est toi qui fais la loi, mémère tu te goures sévère ! Et puis c’est pas ton gendre avec sa couperose et ses dents de castor qui m’impressionne ! Il lui manque plus qu’un costume d’Obersturmfhürer à celui-là. Heureusement qu’il est né après-guerre. Et puis d’abord qui t’es pour m’écrire comme ça ? Rien qu’un vieux débris sénile qui va pas tarder à partir les pieds devant. Tiens, ça me donne une idée : j’irai planter des bambous sur ta tombe !

Orteils

Orteils anonymes.

J’aimerais vous faire partager mon indignation : trouvez-vous normal que les cinq doigts de la main possèdent chacun leur nom (pour mémoire : le pouce, l’index, le majeur, l’annulaire et l’auriculaire) alors ceux des pieds, communément appelés “orteils”, en sont dépourvus ? Tout au plus distingue-t-on le gros du petit. Les trois du milieu sont tragiquement anonymes.

Cette discrimination n’est pas acceptable.

Baptisons-les sans plus attendre !

En hommage à Jonathan Swift, je propose Brobdingnag pour le plus gros, Lilliput pour le plus petit.

Pour les trois autres le même auteur nous offre Belfuscu, Glumgluff et Balnibarbi, mais j’entends d’ici les puristes crier à l’anglicisme.

Alors si vous vous croyez plus malins que Swift, si vous vous estimez plus créatifs, je vous engage à faire parvenir vos suggestions à l’Académie Française. Elles seront examinées avec la plus scrupuleuse attention. Les trois noms retenus seront publiés au Journal Officiel.

Mission

Ce matin, à la gare de Montigny sur Loing, je reste planté devant un panneau d’affichage.

Il est y question de trains, on s’en serait douté.

Les trains en question, appelés à ne pas circuler en raison de travaux sur la voie, portent des noms : POMU pour l’un POMA pour l’autre. Plutôt ridicule, mais en quatre lettres, on peut faire pire : CACA, PIPI, POPO, CUCU, PETA, etc…

Au-delà de ces moqueries faciles, la question qui me préoccupe est la suivante : existe-t-il, quelque part, un employé de la SNCF uniquement dévolu à cette tâche ? Je veux dire trouver des noms rigolos pour les trains ? Je l’imagine, le crayon à la main, essayant, raturant, se désolant lorsque l’inspiration lui fait défaut, se réjouissant quand ça sonne bien. Un poète, en somme. Mais peut-être est-ce un ordinateur qui pond sans états d’âme ces combinaisons de voyelles et de consonnes. Dans ce cas, nous n’échapperons ni à CACA, ni aux autres…

Une note de bas de page, de bas d’affiche plutôt, précise qu’il s’agit de « codes mission »

Code, je comprends. Mission, c’est moins clair.

En quoi le fait de rouler de Montargis à la gare de Lyon ou vice versa représente-t-il une mission ?

Dans mon esprit – et peut-être dans le vôtre- une mission est dangereuse par essence, voire impossible, à moins que Tom Cruise ne s’y colle.

« Mission accomplie, mon capitaine ! » assure le sympathique sous-officier anglais au visage poudré de graisse et de cordite qui vient de placer, au péril de sa vie, des charges explosives sous le pont que vont emprunter les troupes ennemies. Une larme roule sur sa joue boucanée lorsqu’à la fin du film, la Reine en personne, et sur la pointe des pieds, épingle sur sa poitrine une médaille et le félicite pour son courage.

Le mécanicien de POMU, ou de POMA, annonce-t-il fièrement à ses supérieurs, après avoir conduit le train à bon port, « Mission accomplie, chef ! » C’est possible, en fin de compte. On ne sait pas tout.

Il est vrai que le parcours n’est pas anodin : la traversée de la forêt de Fontainebleau vous expose à croiser des bêtes sauvages, des brigands, des partouzeurs, des joggers, des chasseurs, des peaux-rouges sanguinaires…

Mais peut-être, en fin de compte, faut-il entendre « mission » dans le sens spirituel du terme ? La mission du mécanicien s’apparentant alors à celles des apôtres qui doivent mener leurs ouailles dans le droit chemin. Mais oui ! C’est ça ! Plus droit que le chemin de fer, c’est difficile à trouver. Splendide métaphore. Le mécanicien est notre berger, notre pasteur. Loué soit-il. Alléluia !